L’esprit critique… une propriété émergente ? (billet)

Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à la notion d’équilibre. Pas par hasard : c’est devenu un des fils rouges de ma conférence jonglée Doute en ronds, dont je vais bientôt présenter une nouvelle version, incluant pour la première fois un numéro de Rola-bola : une planche posée sur un rouleau, dont il s’agit, précisément, de ne pas tomber. Exercice rendu encore plus périlleux par le fait que j’ai construit une planche ronde, figurant un rondhomme, et de taille bien inférieure aux planches classiques de rola-bola. Bref, vraiment casse-gueule !

Et il y a autour de cette réflexion une certaine convergence. Je lis actuellement le Dictionnaire philosophique de Mario Bunge. J’y suis tombé (no pun) sur une idée qui a immédiatement accroché quelque chose.

Pour Bunge, l’équilibre est une propriété émergente.

Chez Mario (en étant déjà à la lettre « e », je me permets de l’appeler par son prénom), une propriété est dite émergente lorsqu’elle appartient à un système dans son ensemble, sans appartenir à ses composants. Il cite notamment comme exemple l’équilibre. Être en équilibre est ainsi une propriété du système, sans l’être d’aucune de ses parties.

Monté sur un Rola-bola, l’équilibre n’appartient ni à la planche, ni au rouleau, ni au valeureux jongleur sceptique de 50 ans, pris séparément. Et pourtant, l’ensemble peut le posséder.

J’ai trouvé l’idée forte, et elle m’a illico attiré comme un aimant (que pouvais-je y fer ?).

L’émergence en BD

Cette réflexion s’est élaborée en même temps que l’épisode « Émergeons ! », qui accompagne ce billet.

Voir l’épisode #125 « Émergeons ! »
Vous pouvez le lire avant de continuer. Utile, mais non indispensable, passé ce court chapitre.

Au moment d’en faire une BD, le rondhomme de droite a naturellement demandé à celui de gauche à quoi cette histoire d’émergence pouvait bien servir, à part à pratiquer une forme de « branlette intellectuelle » (ce sont ses mots, hein. Moi je n’utiliserais jamais un tel vocabulaire).

Il lui a donc fallu vite trouver un exemple plus concret. L’épisode montre qu’une conclusion peut émerger de la juxtaposition de plusieurs informations vraies, alors qu’aucune d’elles, prise isolément, ne la contient. Ce n’est pas nécessairement de « l’émergence » au sens ontologique strict de Bunge, mais la ressemblance de structure est assez frappante pour que l’analogie soit utile : quelque chose apparaît au niveau de l’ensemble que l’on ne trouve dans aucun des éléments pris séparément (et à la décharge du rondhomme de gauche, il a dû improviser un exemple concret alors même qu’il tentait de rester sur sa planche. J’aimerais vous y voir).

Tant qu’on y est, puisque je commence à voir de l’émergence partout (il faut absolument se méfier quand ça vous fait ça avec un concept. Vous l’appliquez illico à tout et finissez par le laisser tomber parce que, ben, il n’éclaire plus grand-chose en particulier, au final. Mais laissez-moi tout de même en profiter un peu !) : notez que cette réflexion a elle-même émergé d’un drôle de système auteur-BD : une lecture de Bunge, un Rola-bola, un rondhomme perché dessus, les contraintes du dialogue, les objections du personnage d’en face… Aucun de ces éléments ne contenait à lui seul la suite de la réflexion.

Bon, j’arrête là avec la BD avant de trop déséquilibrer ce billet.

À noter tout de même que Bunge lui-même étend ailleurs (sans surprise, dans Emergence and Convergence, 2003) l’émergence à des objets conceptuels : il cite notamment la validité d’un argument ou la consistance d’une théorie comme propriétés globales.

Disposer des ingrédients n’est pas avoir le plat

La notion d’esprit critique est, on le sait tous (enfin, peut-être pas toi, mais les autres, oui) particulièrement difficile à définir. On trouve néanmoins souvent, dans la littérature qui lui est consacrée, l’idée qu’il mobilise un ensemble de capacités et de dispositions de l’esprit : savoir analyser un argument, évaluer une source, envisager des alternatives, rechercher des raisons, faire preuve d’ouverture d’esprit et de curiosité, mettre en œuvre la métacognition, etc.

Robert Ennis, dont la définition est devenue classique, parle ainsi d’une pensée « raisonnable et réflexive » orientée vers ce qu’il convient de croire ou de faire, et détaille les dispositions et aptitudes qui permettent de l’exercer.

Mais quelque chose me gêne depuis longtemps dans les définitions de l’esprit critique, qui finissent surtout par dresser une liste de ses ingrédients (bien que je le fasse moi-même sur scène avec mon cocktail de l’esprit critique, alors je suis peut-être un peu gonflé sur ce coup-là) : on peut connaître les biais cognitifs et raisonner de façon très biaisée. On peut savoir vérifier ou critiquer une source et ne le faire que lorsque l’information nous déplaît. On peut être capable d’envisager plusieurs hypothèses, mais perdre cette bonne habitude lorsqu’un sujet nous touche de trop près. On peut connaître les règles de la logique, savoir argumenter, maîtriser les sophismes, être curieux, cultivé, ouvert à la contradiction… et produire malgré tout, dans une situation donnée, un raisonnement qui ne méritera pas d’être qualifié de critique.

Autrement dit : posséder les bons ingrédients ne garantit pas qu’on va se régaler.

Et si on confondait trop facilement ce qui rend l’esprit critique possible avec l’esprit critique lui-même ? S’il convenait de ne plus le présenter comme cet ensemble de capacités et de dispositions, ni même comme leur simple addition, mais comme une propriété émergente d’un système cognitif qui les mobilise et les articule ?

L’esprit critique comme propriété émergente

Ma proposition pourrait donc être formulée ainsi : l’esprit critique serait une propriété émergente, contextuelle et éventuellement transitoire d’un système cognitif en activité : il apparaîtrait lorsque certaines connaissances, capacités et dispositions sont mobilisées et articulées de façon appropriée dans une situation donnée.

Je ne veux évidemment pas simplement dire par là que l’esprit critique « émerge du cerveau », comme n’importe quelle activité mentale complexe. Ce serait trivial. Je situe ici l’émergence à un autre niveau : celui de la mobilisation et de l’articulation de différentes ressources cognitives dans une situation donnée.

De même que posséder une planche, un rouleau, deux jambes et un système vestibulaire à peu près fonctionnel ne suffit pas à posséder l’équilibre. Même avoir le sens de l’équilibre n’empêchera pas la fatigue ou l’inattention de vous faire tomber. (On laissera de côté l’alcool et les drogues, qui constituent, je crois, une stratégie discutable pour améliorer son équilibre, qu’il soit spatial ou critique.) [Surtout, penser à insérer une recommandation de santé publique ici]

L’équilibre apparaît lorsque tout fonctionne ensemble d’une certaine manière, à un certain moment, et même dans un certain contexte social (le jonglage me le rappelle régulièrement : ce qui passe très bien chez soi peut ne plus passer une fois sur scène, avec le trac et les mains moites, les projecteurs dans la figure, et la belle-mère dans la salle. Been there. Done that).

Il faudrait alors distinguer ce que j’appellerais notre potentiel critique, c’est-à-dire les compétences, connaissances et dispositions dont nous disposons, et la qualité critique d’un raisonnement effectivement produit, ici, maintenant, face à un problème particulier, dans une situation particulière.

Cette distinction a une conséquence importante : l’esprit critique serait bien moins une caractéristique générale des personnes qu’une propriété de certains de leurs épisodes cognitifs, dans certaines situations. Demander « cette personne a-t-elle de l’esprit critique ? » devient alors une question beaucoup trop générale. Il faudrait plutôt demander : « dans quelle mesure, à quelles conditions et dans quelles circonstances cette personne parvient-elle à faire preuve d’esprit critique ? »

Ce déplacement invite aussi le milieu sceptique à se méfier de l’identité flatteuse du « penseur critique » : appartenir au bon milieu ne confère manifestement aucune immunité particulière (bon, l’approche empirique nous en prévenait déjà) …

Une (brillante !) idée… qui ne résout rien

So… Calm the fuck down, bro.

Dire que l’esprit critique est une propriété émergente ne nous dit pas ce qui permet de l’identifier. Cela ne nous fournit pas non plus une échelle permettant d’attribuer une note d’esprit critique à un raisonnement. (Et calm down aussi sur les doubles négations, tant qu’on y est.)

Vous aurez peut-être remarqué que, dans ma définition (« …et articulées de façon appropriée dans une situation donnée… »), les mots « de façon appropriée » font un boulot assez considérable. « Appropriée ». Et hop.

Et non, ça ne règle pas davantage la question normative : pourquoi considérer telle mobilisation du doute, des preuves, des connaissances ou de la contradiction comme meilleure qu’une autre ?

Bref, dire « émergent ! » ne fournit pas d’explication magique : reste à comprendre comment ces capacités et dispositions interagissent, se compensent ou se contrarient pour produire quelque chose qu’on jugera critique.

J’ai donc déplacé le problème sans, évidemment, le résoudre. Mais ce déplacement me semble malgré tout intéressant : il oblige au moins à regarder moins l’inventaire des outils disponibles que la façon dont ils fonctionnent ensemble, ici et maintenant. Comme pour l’équilibre, posséder toutes les pièces ne suffit pas à tenir debout.

J’étais quand même vachement content de mon idée

À ce stade, j’étais joie. Libération de je ne sais pas trop quoi dans le cerveau, mais sensation jubilatoire d’avoir débloqué quelque chose… Hélas, comme la divine praluline, ça n’a pas duré bien longtemps.

Parce que j’ai fait ce qu’il convient de faire quand une idée nous paraît originale : vérifier si quelqu’un ne l’aurait pas déjà eue. Et évidemment, c’était le cas.

En 2025, Elizabeth Ismail a soutenu à l’université de Windsor une thèse intitulée Complexity and Critical Thought: Inference at the Edge of Chaos.

Dans le résumé de sa thèse, le point de départ est remarquablement proche : elle propose de repenser la pensée critique non comme un ensemble fixe de compétences et de dispositions, mais comme un phénomène émergent au sein d’un système complexe et adaptatif d’inférence. Son travail mobilise, à en juger par ce résumé (je ne ferai pas semblant d’avoir déjà lu sa thèse, ok ?), les systèmes complexes, l’auto-organisation, la dynamique de l’inférence, la « criticalité inférentielle »… (Revenez !)

Je n’ai donc manifestement pas découvert une nouvelle théorie de l’esprit critique entre deux chevauchées de Rola-bola.  Merdum ! (Oui, je m’exprime aussi parfois en latin.)

Mais à la réflexion, ça me réjouit. Je n’ai aucune ambition académique, et ne mène de toute façon aucun travail dans ce cadre. Mais cette découverte change la situation : mon intuition n’est plus seulement une analogie de vulgarisateur content de sa trouvaille (les pires), entre une planche d’équilibre et l’esprit critique. Une (vraie) chercheuse avait déjà développé, dans un cadre théorique autrement plus élaboré, une proposition étonnamment voisine. Ça ne prouve évidemment pas qu’elle soit juste. Mais ça me donne une excellente raison de continuer à la creuser (et d’oser vous en parler, pour tout dire).

Et puis le cheminement reste carrément amusant. Il redonne aussi une place très sympa à l’intuition : je fais de l’équilibre un fil conducteur de mon spectacle → je découvre chez Bunge que l’équilibre constitue un exemple simple de propriété émergente → associant déjà l’esprit critique, et surtout le scepticisme, à une forme d’équilibre, j’ai l’intuition qu’il pourrait lui-même être pensé comme une propriété émergente → je découvre qu’une chercheuse vient précisément de consacrer une thèse à une conception très proche.

Je ne sais pas encore jusqu’où cette représentation peut être poussée, ni si le vocabulaire de l’émergence apporte réellement quelque chose de plus que celui de la compétence, des dispositions, de la performance ou de la cognition située. Et cette histoire me ramène aussi, par un autre chemin, à la cognition incarnée.

(Cf. l’embodiment, clin d’œil à Albert Moukheiber, qui m’a initié à cette approche qui continue de me travailler également. Compte tenu de ce que je fais avec le jonglage et l’équilibre, je n’ai presque pas le choix !)

Pour conclure

Au fond, l’intérêt de cette façon de voir n’est donc pas seulement de rappeler cette banalité : posséder de bons outils ne garantit pas qu’on s’en serve bien. Le déplacement est un peu plus radical (« ontologique », dirait un certain professeur de philosophie et néanmoins copain. La bise, Florian Cova !). Il consiste à changer le statut que l’on donne à l’esprit critique : non plus quelque chose qu’une personne posséderait, sous la forme d’un stock de compétences et de dispositions, mais une propriété susceptible d’émerger (« ou pas ! ») lorsque différentes ressources s’articulent dans une situation donnée.

Cela change aussi l’unité sur laquelle on porte notre attention. On ne demande plus seulement quelles qualités possède quelqu’un, mais ce qui se passe dans tel épisode cognitif, dans tel contexte, et ce qui permet ou empêche l’apparition de cette qualité que nous appelons « esprit critique ». Cela rend immédiatement plus compréhensible qu’une même personne puisse être remarquablement critique sur un sujet et beaucoup moins sur un autre, ou à deux moments différents.

Et ça déplace forcément les questions d’enseignement et d’évaluation : développer les compétences et les dispositions reste essentiel, mais leur simple addition ne constitue peut-être pas davantage l’esprit critique que l’addition d’une planche, d’un rouleau et d’un jongleur ne constitue l’équilibre.

Je n’ai donc pas trouvé une nouvelle définition opérationnelle de l’esprit critique. Mais peut-être une façon un peu différente (et, j’espère, féconde) de demander où il faut le chercher.

Romain Meunier (02/09/2026)

PS : Et l’IA, ÉVIDEMMENT.

Difficile, en 2026, de s’intéresser à l’émergence sans penser aux intelligences artificielles. Une partie des débats actuels porte précisément sur les capacités ou comportements qui apparaissent à l’échelle de systèmes très complexes sans avoir été explicitement programmés comme tels : performances de raisonnement, généralisation, stratégies inattendues… et parfois comportements (très) indésirables. On entend ainsi beaucoup parler de « capacités émergentes » des grands modèles de langage, même si le terme est évidemment discuté et ne recouvre pas exactement l’émergence au sens où il en est question ici.

Bref, comprendre comment des propriétés ou comportements nouveaux peuvent apparaître à l’échelle d’un système est aussi devenu une question très concrète de compréhension ET DE SÉCURITÉ (hurla-t-il) des IA.

Et peut-être matière à un autre billet ! [Jeez, here we go again: CALM THE FUCK DOWN! Tu n’en as ni le temps, ni tellement le niveau. Amha.]

PS 2 : tout fan que je sois de l’évaluation par les pairs (en vrai, avec des réserves, et dans le cadre de la production scientifique), ce billet n’a été relu par personne d’autre que moi avant sa publication. Je ne voyais pas bien à qui faire perdre du temps en cette période de rentrée. Je sais : c’est presque aussi casse-gueule que de monter sur une planche. Mais ce n’est qu’un billet de blog (dont j’ignore fondamentalement ce qu’il vaut, l’exercice étant inédit pour moi), et l’avantage est que je pourrai le corriger en fonction des éventuels retours.

Donc si vous voyez une erreur, une faille ou une objection sérieuse : je prends.

Émergeons ! (épisode #125)


Cet épisode fera-t-il émerger des envies de rétribuer mon travail via un petit don sur Tipeee ?


Cette planche m’a entraîné un peu (euphémisme) plus loin que prévu : et si l’esprit critique lui-même pouvait être pensé comme une propriété émergente ?

J’ai développé cette réflexion dans un billet PASSIONNANT : L’esprit critique… une propriété émergente ?