Le cœur de l’épisode est la capacité à transformer une information dérangeante en une conclusion qui nous arrange. Les statistiques fournissent le mécanisme ; la mauvaise foi donne au gag sa portée humaine.
La réaction du rondhomme de gauche— « Qu’est-ce qu’ils ont bien pu ajouter dans nos clopes ? » — protège déjà son habitude. Le « ils », accentué par l’italique, désigne des responsables sans avoir besoin de les nommer. Et « nos clopes » exprime presque un attachement affectif : quelque chose qui lui appartient aurait été abîmé par d’autres. On peut y entendre une petite nostalgie du consommateur : même les mauvaises habitudes, c’était mieux avant.
L’explication déplace ensuite le sujet vers la composition du groupe étudié. Si les fumeurs sont plus âgés, leur mortalité moyenne à 5 ans peut augmenter sans que le danger du tabac ait augmenté à âge égal. Le personnage passe de la colère à une peur discrète, matérialisée par le passage du rose au vert : cette explication ne lui offre pas de protection personnelle.
La chute fonctionne parce qu’il a compris une partie du mécanisme. Davantage de jeunes parmi les fumeurs fait baisser le risque moyen mesuré. Mais il confond cette baisse statistique avec une amélioration de la santé : faire commencer les jeunes ne protégerait aucun des fumeurs déjà présents. Le « Et donc » souligne cette fausse évidence. Il récupère l’explication comme si elle démontrait la nécessité de sa proposition.
On peut aussi y voir une manière de réduire sa dissonance cognitive : il veut continuer à fumer, tout en se sachant menacé par le tabac. Imaginer que les jeunes pourraient faire baisser son risque lui fournit une échappatoire rassurante (bien qu’absurde). Une mauvaise foi familière : nous pouvons déployer beaucoup d’ingéniosité pour conclure que nous n’avons, nous-mêmes, rien à changer.
« C’est une urgence de santé publique ! » porte cette logique à son sommet comique. Une inquiétude personnelle devient une grande cause collective. Cigarette au bec, le personnage demande aux autres de se mobiliser pour une mesure qui les exposerait au danger. Le titre, « SALAUDS DE JEUNES ! », prend alors tout son sens : les jeunes sont accusés précisément parce qu’ils adoptent un comportement bénéfique. Au lieu de les rejoindre, le personnage voudrait les ramener à son habitude.
L’épisode associe ainsi deux travers : confondre l’amélioration d’un indicateur avec celle de la réalité qu’il mesure, et arranger son raisonnement pour éviter de se remettre en question. Le personnage est prêt à changer d’explication, de coupable et de politique de santé publique. Sa propre cigarette, elle, reste à sa place.
L’autodérision est l’art de se moquer de soi ! (Mais… hum… peut-être parfois en espérant que les autres nous trouveront formidablement modestes ?)
On sait déjà que vous ne déciderez pas d’aider ce nullos sur Tipeee, alors inutile de s’embêter à rédiger le traditionnel appel à soutien personnalisé !
Aller directement à l’Addendum (1) rédigé à cause d’Albert MOUKHEIBER Aller directement à l’Addendum (2) écrit sous la pression d’Antonin ATGER Aller directement à l’Addendum (3) rendu nécessaire par Gérald BRONNER Aller directement à l’Addendum (4) extorqué par Stéphane SALMONS Aller directement à l’Addendum (5) commis avec la complicité d’Oli Aller directement à l’Addendum (6) imposé par Florian COVA Aller directement à l’Addendum (7) causé par Céline SCHÔPFER et Julien HERNANDEZ, qui n’ont pourtant rien demandé Aller directement à l’Addendum (8) inspiré par Jean-Paul KRIVINE
Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à la notion d’équilibre. Pas par hasard : c’est devenu un des fils rouges de ma conférence jonglée Doute en ronds, dont je vais bientôt présenter une nouvelle version, incluant pour la première fois un numéro de Rola-bola : une planche posée sur un rouleau, dont il s’agit, précisément, de ne pas tomber. Exercice rendu encore plus périlleux par le fait que j’ai construit une planche ronde, figurant un rondhomme, et de taille bien inférieure aux planches classiques de rola-bola. Bref, vraiment casse-gueule !
Et il y a autour de cette réflexion une certaine convergence. Je lis actuellement le Dictionnaire philosophique de Mario Bunge. J’y suis tombé (no pun) sur une idée qui a immédiatement accroché quelque chose.
Pour Bunge, l’équilibre est une propriété émergente.
Chez Mario (en étant déjà à la lettre « e », je me permets de l’appeler par son prénom), une propriété est dite émergente lorsqu’elle appartient à un système dans son ensemble, sans appartenir à ses composants. Il cite notamment comme exemple l’équilibre. Être en équilibre est ainsi une propriété du système, sans l’être d’aucune de ses parties.
Monté sur un Rola-bola, l’équilibre n’appartient ni à la planche, ni au rouleau, ni au valeureux jongleur sceptique de 50 ans, pris séparément. Et pourtant, l’ensemble peut le posséder.
J’ai trouvé l’idée forte, et elle m’a illico attiré comme un aimant (que pouvais-je y fer ?).
L’émergence en BD
Cette réflexion s’est élaborée en même temps que l’épisode « Émergeons ! », qui accompagne ce billet.
Au moment d’en faire une BD, le rondhomme de droite a naturellement demandé à celui de gauche à quoi cette histoire d’émergence pouvait bien servir, à part à pratiquer une forme de « branlette intellectuelle » (ce sont ses mots, hein. Moi je n’utiliserais jamais un tel vocabulaire).
Il lui a donc fallu vite trouver un exemple plus concret. L’épisode montre qu’une conclusion peut émerger de la juxtaposition de plusieurs informations vraies, alors qu’aucune d’elles, prise isolément, ne la contient. Ce n’est pas nécessairement de « l’émergence » au sens ontologique strict de Bunge (la notion d’insinuation suffit), mais la ressemblance de structure est assez frappante pour que l’analogie soit utile : quelque chose apparaît au niveau de l’ensemble que l’on ne trouve dans aucun des éléments pris séparément (et à la décharge du rondhomme de gauche, il a dû improviser un exemple concret alors même qu’il tentait de rester sur sa planche. J’aimerais vous y voir).
Tant qu’on y est, puisque je commence à voir de l’émergence partout (il faut absolument se méfier quand ça vous fait ça avec un concept. Vous l’appliquez illico à tout et finissez par le laisser tomber parce que, ben, il n’éclaire plus grand-chose en particulier, au final. Mais laissez-moi en profiter un peu !) : notez que cette réflexion a elle-même émergé d’un drôle de système auteur-BD : une lecture de Bunge, un Rola-bola, un rondhomme perché dessus, les contraintes du dialogue, les objections du personnage d’en face… Aucun de ces éléments ne contenait à lui seul la suite de la réflexion.
Bon, j’arrête là avec la BD avant de trop déséquilibrer ce billet.
À noter tout de même que Bunge lui-même étend ailleurs (sans surprise, dans Emergence and Convergence, 2003) l’émergence à des objets conceptuels : il cite notamment la validité d’un argument ou la consistance d’une théorie comme propriétés globales.
Disposer des ingrédients n’est pas avoir le plat
La notion d’esprit critique est, on le sait tous (enfin, peut-être pas toi, mais les autres, oui) particulièrement difficile à définir. On trouve néanmoins souvent, dans la littérature qui lui est consacrée, l’idée qu’il mobilise un ensemble de capacitéset dedispositions de l’esprit : savoir analyser un argument, évaluer une source, envisager des alternatives, rechercher des raisons, faire preuve d’ouverture d’esprit et de curiosité, mettre en œuvre la métacognition, etc.
Mais quelque chose me gêne depuis longtemps dans les définitions de l’esprit critique, qui finissent surtout par dresser une liste de ses ingrédients (bien que je le fasse moi-même sur scène avec mon cocktail de l’esprit critique, alors je suis peut-être un peu gonflé sur ce coup-là) : on peut connaître les biais cognitifs et raisonner de façon très biaisée. On peut savoir vérifier ou critiquer une source et ne le faire que lorsque l’information nous déplaît. On peut être capable d’envisager plusieurs hypothèses, mais perdre cette bonne habitude lorsqu’un sujet nous touche de trop près. On peut connaître les règles de la logique, savoir argumenter, maîtriser les sophismes, être curieux, cultivé, ouvert à la contradiction… et produire malgré tout, dans une situation donnée, un raisonnement qui ne méritera pas d’être qualifié de critique.
Autrement dit : posséder les bons ingrédients ne garantit pas qu’on va se régaler.
Et si on confondait trop facilement ce qui rend l’esprit critique possible avec l’esprit critique lui-même ? S’il convenait de ne plus le présenter comme cet ensemble de capacités et de dispositions, ni même comme leur simple addition, mais comme une propriété émergente d’un système cognitif qui les mobilise et les articule ?
L’esprit critique comme propriété émergente
Ma proposition pourrait donc être formulée ainsi :l’esprit critique serait une propriété émergente, contextuelle et éventuellement transitoire d’un système cognitif en activité : il apparaîtrait lorsque certaines connaissances, capacités et dispositions sont mobilisées et articulées de façon appropriée dans une situation donnée.
Je ne veux évidemment pas simplement dire par là que l’esprit critique « émerge du cerveau », comme n’importe quelle activité mentale complexe. Ce serait trivial. Je situe ici l’émergence à un autre niveau : celui de la mobilisation et de l’articulation de différentes ressources cognitives dans une situation donnée.
De même que posséder une planche, un rouleau, deux jambes et un système vestibulaire à peu près fonctionnel ne suffit pas à posséder l’équilibre. Même avoir le sens de l’équilibre n’empêchera pas la fatigue ou l’inattention de vous faire tomber. (On laissera de côté l’alcool et les drogues, qui constituent, je crois, une stratégie discutable pour améliorer son équilibre, qu’il soit spatial ou critique.) [Surtout,penser à insérer une recommandation de santé publique ici]
L’équilibre apparaît lorsque tout fonctionne ensemble d’une certaine manière, à un certain moment, et même dans un certain contexte social (le jonglage me le rappelle régulièrement : ce qui passe très bien chez soi peut ne plus passer une fois sur scène, avec le trac et les mains moites, les projecteurs dans la figure, et la belle-mère dans la salle. Been there. Done that).
Il faudrait alors distinguer ce que j’appellerais notre potentiel critique, c’est-à-dire les compétences, connaissances et dispositions dont nous disposons, et la qualité critique d’un raisonnement effectivement produit, ici, maintenant, face à un problème particulier, dans une situation particulière.
Cette distinction a une conséquence importante : l’esprit critique serait bien moins une caractéristique générale des personnes qu’une propriété de certains de leurs épisodes cognitifs, dans certaines situations. Demander « cette personne a-t-elle de l’esprit critique ? » devient alors une question beaucoup trop générale. Il faudrait plutôt demander : « dans quelle mesure, à quelles conditions et dans quelles circonstances cette personne parvient-elle à faire preuve d’esprit critique ? »
Ce déplacement invite aussi le milieu sceptique à se méfier de l’identité flatteuse du « penseur critique » : appartenir au bon milieu ne confère manifestement aucune immunité particulière (bon, l’approche empirique nous en prévenait déjà) …
Une (brillante !) idée… qui ne résout rien
So… Calm the fuck down, bro.
Dire que l’esprit critique est une propriété émergente ne nous dit pas ce qui permet de l’identifier. Cela ne nous fournit pas non plus une échelle permettant d’attribuer une note d’esprit critique à un raisonnement. (Et calm down aussi sur les doubles négations, tant qu’on y est.)
Vous aurez peut-être remarqué que, dans ma définition (« …et articulées de façon appropriée dans une situation donnée… »), les mots « de façon appropriée » font un boulot assez considérable. « Appropriée ». Et hop.
Et non, ça ne règle pas davantage la question normative : pourquoi considérer telle mobilisation du doute, des preuves, des connaissances ou de la contradiction comme meilleure qu’une autre ?
Bref, dire « émergent ! » ne fournit pas d’explication magique : reste à comprendre comment ces capacités et dispositions interagissent, se compensent ou se contrarient pour produire quelque chose qu’on jugera critique.
J’ai donc déplacé le problème sans, évidemment, le résoudre. Mais ce déplacement me semble malgré tout intéressant : il oblige au moins à regarder moins l’inventaire des outils disponibles que la façon dont ils fonctionnent ensemble, ici et maintenant. Comme pour l’équilibre, posséder toutes les pièces ne suffit pas à tenir debout.
J’étais quand même vachement content de mon idée
À ce stade, j’étais joie. Libération de je ne sais pas trop quoi dans le cerveau, mais sensation jubilatoire d’avoir débloqué quelque chose… Hélas, comme la divine praluline, ça n’a pas duré bien longtemps.
Parce que j’ai fait ce qu’il convient de faire quand une idée nous paraît originale : vérifier si quelqu’un ne l’aurait pas déjà eue. Et évidemment, c’était le cas.
Dans le résumé de sa thèse, le point de départ est remarquablement proche : elle propose de repenser la pensée critique non comme un ensemble fixe de compétences et de dispositions, mais comme un phénomène émergent au sein d’un système complexe et adaptatif d’inférence. Son travail mobilise, à en juger par ce résumé (je ne ferai pas semblant d’avoir déjà lu sa thèse, ok ?), les systèmes complexes, l’auto-organisation, la dynamique de l’inférence, la « criticalité inférentielle »… (Revenez !)
Je n’ai donc manifestement pas découvert une nouvelle théorie de l’esprit critique entre deux chevauchées de Rola-bola. Merdum ! (Oui, je m’exprime aussi parfois en latin.)
Mais à la réflexion, ça me réjouit. Je n’ai aucune ambition académique, et ne mène de toute façon aucun travail dans ce cadre. Mais cette découverte change la situation : mon intuition n’est plus seulement une analogie de vulgarisateur content de sa trouvaille (les pires), entre une planche d’équilibre et l’esprit critique. Une (vraie) chercheuse avait déjà développé, dans un cadre théorique autrement plus élaboré, une proposition étonnamment voisine. Ça ne prouve évidemment pas qu’elle soit juste. Mais ça me donne une excellente raison de continuer à la creuser (et d’oser vous en parler, pour tout dire).
Et puis le cheminement reste carrément amusant. Il redonne aussi une place très sympa à l’intuition : je fais de l’équilibre un fil conducteur de mon spectacle → je découvre chez Bunge que l’équilibre constitue un exemple simple de propriété émergente → associant déjà l’esprit critique, et surtout le scepticisme, à une forme d’équilibre, j’ai l’intuition qu’il pourrait lui-même être pensé comme une propriété émergente → je découvre qu’une chercheuse vient précisément de consacrer une thèse à une conception très proche.
Je ne sais pas encore jusqu’où cette représentation peut être poussée, ni si le vocabulaire de l’émergence apporte réellement quelque chose de plus que celui de la compétence et des dispositions. Et cette histoire me ramène aussi, par un autre chemin, à la cognition incarnée.
(Cf. l’embodiment, clin d’œil à Albert Moukheiber, qui m’a initié à cette approche qui continue de me travailler également. Compte tenu de ce que je fais avec le jonglage et l’équilibre, je n’ai presque pas le choix !) [Edit : il m’a fait un retour sur ce billet, voir addendum (1) ]
Pour conclure (et résumer)
Au fond, l’intérêt de cette façon de voir n’est donc pas seulement de rappeler cette banalité : posséder de bons outils ne garantit pas qu’on s’en serve bien. Le déplacement est un peu plus radical (« ontologique », dirait un certain professeur de philosophie et néanmoins copain. La bise, Florian Cova !). Il consiste à changer le statut que l’on donne à l’esprit critique : non plus quelque chose qu’une personne posséderait, sous la forme d’un stock de compétences et de dispositions, mais une propriété susceptible d’émerger (« ou pas ! ») lorsque différentes ressources s’articulent dans une situation donnée.
Cela change aussi l’unité sur laquelle on porte notre attention. On ne demande plus seulement quelles qualités possède quelqu’un, mais ce qui se passe dans tel épisode cognitif, dans tel contexte, et ce qui permet ou empêche l’apparition de cette qualité que nous appelons « esprit critique ». Cela rend immédiatement plus compréhensible qu’une même personne puisse être remarquablement critique sur un sujet et beaucoup moins sur un autre, ou à deux moments différents.
Et ça déplace forcément les questions d’enseignement et d’évaluation : développer les compétences et les dispositions reste essentiel, mais leur simple addition ne constitue peut-être pas davantage l’esprit critique que l’addition d’une planche, d’un rouleau et d’un jongleur ne constitue l’équilibre.
Je n’ai donc pas trouvé une nouvelle définition opérationnelle de l’esprit critique. Mais peut-être une façon un peu différente (et, j’espère, féconde) de demander où il faut le chercher.
Romain Meunier (02/09/2026)
PS :Et l’IA, ÉVIDEMMENT.
Difficile, en 2026, de s’intéresser à l’émergence sans penser aux intelligences artificielles. Une partie des débats actuels porte précisément sur les capacités ou comportements qui apparaissent à l’échelle de systèmes très complexes sans avoir été explicitement programmés comme tels : performances de raisonnement, généralisation, stratégies inattendues… et parfois comportements (très) indésirables. On entend ainsi beaucoup parler de « capacités émergentes » des grands modèles de langage, même si le terme est évidemment discuté et ne recouvre pas exactement l’émergence au sens où il en est question ici.
Bref, comprendre comment des propriétés ou comportements nouveaux peuvent apparaître à l’échelle d’un système est aussi devenu une question très concrète de compréhension ET DE SÉCURITÉ (hurla-t-il) des IA.
Et peut-être matière à un autre billet ! [Jeez,here we go again: CALM THE FUCK DOWN! Tu n’en as ni le temps, ni tellement le niveau. Amha.]
PS 2 : tout fan que je sois de l’évaluation par les pairs (en vrai, avec des réserves, et dans le cadre de la production scientifique), ce billet n’a été relu par personne d’autre que moi avant sa publication. Je ne voyais pas bien à qui faire perdre du temps en cette période de rentrée. Je sais : c’est presque aussi casse-gueule que de monter sur une planche. Mais ce n’est qu’un billet de blog (dont j’ignore fondamentalement ce qu’il vaut, l’exercice étant inédit pour moi), et l’avantage est que je pourrai le corriger en fonction des éventuels retours.
Donc si vous voyez une erreur, une faille ou une objection sérieuse : je prends.
Après lecture de ce billet, Albert Moukheiber m’a fait une remarque qui mérite clairement d’être ajoutée ici. [thx bro. Spoiler, tiens : vous le retrouverez comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]
Bon, déjà, il m’a rassuré sur un point : l’idée lui semble plutôt bonne pédagogiquement pour mon spectacle. Ouf (et lui-même apprécie le concept d’émergence, dont il a pas mal parlé dans son livre Neuromania).
Albert résume ainsi quatre grands piliers qui reviennent dans la littérature sur le raisonnement critique :
Connaître les biais/fallacies/argumentation
Avoir une bonne réflexivité (contrôle métacognitif)
Avoir de bonnes attitudes et aptitudes (humilité, ouverture d’esprit, flexibilité mentale…)
Avoir une bonne compréhension épistémique du sujet auquel on applique 1-2-3
Bref, avant même que quoi que ce soit « émerge », y’a déjà du monde sur la corde à linge.
Dès lors, une question se pose : est-ce qu’on a affaire à une propriété émergente, ou simplement à l’addition (éventuellement complexe, avec rétroaction, précise-t-il) de plusieurs composantes ?
Albert prend ensuite l’exemple classique (pris aussi par Mario Bunge) d’un embouteillage : aucune voiture prise isolément ne possède la propriété « embouteillage ». Celle-ci n’apparaît qu’au niveau de l’ensemble. À l’inverse, dans le cas de l’esprit critique, chacune des « briques » mentionnées possède déjàquelque chosequi relève du raisonnement critique.
Peut-être n’ai-je donc fait que rebaptiser leur combinaison ? Flûte : l’objection est bonne. Parce qu’elle oblige à préciser ce qu’il faudrait montrer pour que le mot « émergence » apporte réellement quelque chose.
Bref, quand les doutes émergent, les joutes… et merde !
Et pour les mordus de contrepèterie, je vous laisse celle-ci en rab : « Tu doutes, émerges en vain, avances. »
Ma réponse
J’inscrivais mes réflexions dans le prolongement de la conception de l’émergence selon Mario Bunge (tous n’en ont pas exactement la même). Or pour lui, une propriété émergente n’exige pas, je crois, que les composants ne possèdent rien qui ressemble à la propriété globale. Il suffit que la propriété considérée elle-même n’appartienne à aucun des composants pris séparément.
(Il est super, Mario.)
C’est d’ailleurs, je crois encore, manifeste dans un exemple d’émergence que Bunge donne lui-même : la validité d’un argument. Les propositions qui composent un argument possèdent évidemment déjà des propriétés logiques pertinentes. Pourtant aucune proposition isolée n’est, à elle seule, un « argument valide ». La validité appartient à leur organisation en système. Même chose pour la consistance d’une théorie, ai-je compris.
Sauf que bon : ça ne sauve pas encore mon hypothèse (et c’est là que l’objection d’Albert reste entière). Si l’esprit critique peut être efficacement décrit comme une somme complexe : compétences + connaissances + dispositions + métacognition, alors parler d’émergence ajoute probablement surtout un joli mot.
L’idée que je propose est, je crois toujours (oui, je suis un homme de foi), un peu plus exigeante. Le point décisif ne serait pas juste que ces ressources interagissent entre elles (Albert envisage d’ailleurs explicitement des interactions et même des rétroactions), mais que la qualité critique même ne serait une propriété d’aucune de ces briques. Elle qualifierait l’épisode cognitif organisé dans son ensemble, lorsque ces différentes ressources sont effectivement mobilisées et articulées d’une certaine manière.
(Note : à l’origine, j’avais même ajouté « situé » après « épisode cognitif », avant de l’enlever parce que je trouvais ça un peu jargonnant et que peu de lecteurs verraient ce que je voulais dire par là. Bah figurez-vous qu’Albert me l’a réintroduit [et je refuse d’exploiter le potentiel humoristique de cette formulation] en parlant de disposition située.)
Les mêmes ressources, présentes chez la même personne, pourraient ainsi produire un raisonnement très critique dans une situation et beaucoup moins dans une autre, selon leur mobilisation, leurs interactions, le contexte, les enjeux, l’état émotionnel, etc. Autrement dit, il ne suffirait pas de montrer qu’il faut plusieurs ingrédients, ni même qu’ils interagissent. Il faudrait que « faire preuve d’esprit critique » soit bien une propriété du système en fonctionnement, et pas simplement une façon de résumer la liste de ce qu’il contient.
Et dans ce cadre, le contexte social, l’environnement ou encore l’état corporel et émotionnel ne seraient peut-être pas simplement des briques supplémentaires à ajouter à la liste : ils feraient partie des conditions dans lesquelles le système fonctionne. Voire, selon la façon dont on en définit les frontières, du système lui-même.
Bref, mon billet ne démontre évidemment rien. Il dit juste : tiens, et si on regardait le problème comme ça ? Le retour d’Albert (on dirait un titre de film) permet surtout de poser beaucoup plus clairement le vrai test : émergence véritable, ou simple combinaison complexe de briques déjà critiques ?
Je trouve que ça améliore franchement la question. Et c’est exactement pour ce genre de retour que j’ai ajouté un PS 2.
L’ami Antonin Atger a également eu la délicate attention de tout lire et de m’en faire un petit retour. Enfin, ladélicate attention, il faut le dire vite (« ladlictatassion» ?). S’il a bien apprécié le billet, il n’a pas pu s’empêcher de m’embêter avec une question embêtante (enfin, je suppose l’intention malveillante, mais on n’est pas à l’abri qu’il ait juste voulu être constructif, hein !) :
Et un moteur, sinon ?
[Fun fact, d’ailleurs : vous le retrouverez AUSSI comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]
Pourrait-on y assimiler l’esprit critique ? Est-ce que le concept d’émergence aurait encore du sens dans ce cas ?
Je lui ai machinalement promis que j’allais y réfléchir. Je n’aurais pas dû, ça m’a encore entraîné bien plus loin que prévu. (Tiens, d’ailleurs : je promets de ne plus jamais tenir mes promesses.)
Mais d’abord : l’émergence de quoi ? Spontanément, on pensera ici au mouvement (d’une voiture, par exemple). Car aucune de ses pièces, prise isolément, ne fait évidemment avancer la tuture. Il faut les assembler et les faire fonctionner ensemble pour que le mouvement surgisse. Alors, peut-on en déduire qu’il s’agit d’une propriété émergente ?
Halte-là, pas si vite, Antonin !On est en zone 30, ici. Papier du véhicule et mains sur la tête ! Et c’est quoi ce petit sachet qui est tombé de votre poche, mon garçon ?
Car à ce compte-là, nous serions littéralement entourés de propriétés émergentes. Une paire de ciseaux découpe, alors qu’aucune de ses deux lames n’y parvient seule (pinaillez pas, vous voyez l’idée), une montre donne l’heure alors qu’aucun de ses rouages ne la connaît, etc. Dès qu’un assemblage produit quelque chose qu’aucun de ses éléments ne fait isolément, il faudrait parler d’émergence ? Tss, le concept perdrait illico tout intérêt. Et ce serait bien dommage pour moi. Mais bon ok, on dirait un peu un cousin de l’argument par la conséquence qui ne vous convaincra sûrement pas.
Reste qu’un moteur, C’EST PAS PAREIL que l’équilibre ! C’est un assemblage mécanique, et c’est son but, de mettre titine en mouvement. Bref, ce n’est pas une VRAIE émergence !
Tous les majordomes écossais s’injectent du whisky pour se détendre ! [Adaptation libre personnelle de l’exemple classique]
Mon majordome est justement un majordome écossais, et je te garantis qu’il ne s’injecte rien pour se détendre, en tout cas certainement pas du whisky !
Alorsce n’est pas un VRAI majordome écossais.
Le fait que la propriété obtenue soit voulue ne suffit pas à rejeter l’idée d’émergence. Pas plus que le fait que ce soit Antonin qui la suggère (ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque, hein). D’ailleurs, vous me répondriez que quand je suis moi-même en équilibre sur ma planche, c’est aussi une propriété voulue.
Nan, il faut chercher plus loin. Même s’il est déjà 1h30 du matin… (Au fait, je t’ai remercié, Antonin ?)
Résultant ou émergent ?
Bon, j’ai une bonne piste : il existe justement une distinction ancienne entre propriétés résultantes et émergentes (distinction formulée explicitement par G. H. Lewes dès 1875. Je vous laisse creuser ça à la petite cuillère : https://iep.utm.edu/emergence/).
Dans le sens qui m’intéresse ici, et très grossièrement, une propriété résultante peut être comprise à partir de ce que font les différentes parties et de la manière dont leurs effets se composent. Une propriété émergente appartient davantage au fonctionnement collectif du système et aux interactions entre ses éléments (plus systémique, kwa).
Je dis « grossièrement » parce qu’à partir du moment où on essaie de mieux comprendre sérieusement ce qu’est l’émergence, les choses deviennent vite très, très corsées. Amusez-vous donc à lire ça, POUR VOIR : https://academic.oup.com/pnasnexus/article/5/2/pgag010/8429832.
Punaise, je savais le sujet complexe, mais j’ignorais à quel point. Je me suis retrouvé devant des questions d’irréductibilité, de niveaux de description, de coarse-graining (« WTF », comme disent les anciens jeunes), d’émergence faible ou forte et de plusieurs autres choses dont je ne suis même pas certain d’avoir correctement compris le nom. À ce stade, il convient d’admettre ses limites : je ne trouverai pas une caractérisation formelle de l’émergence. Tant pis pour elle.
Mais reprenons. D’autant qu’il est déjà 3h10 (merci encore).
Le mouvement d’un moteur ressemble plutôt à une propriété résultante. Une pièce bouge, en entraîne une autre, qui en entraîne une autre, et l’on peut suivre la chaîne mécanique qui conduit au mouvement final.
La température donne déjà une bien meilleure intuition de ce qu’on peut entendre par émergence. Une particule possède une vitesse, une énergie, une quantité de mouvement, mais elle ne possède pas à elle seule « la température du gaz », qui ne prend un sens qu’à l’échelle d’un ensemble de particules et de leur comportement collectif (sans compter que prendre la température d’une particule serait techniquement très complexe, puisqu’elles sont vraiment dotées d’un tout, TOUT PETIT trou du cul [oui bah il est 3h50, hein]).
Résonance ?
Mais… le moteur pourrait bien fournir un exemple plus intéressant que le mouvement qui en résulte. À certains régimes, un moteur peut voir apparaître des phénomènes de résonance, avec des vibrations particulières et fortement amplifiées. Comme la célèbre résonance torsionnelle du vilebrequin, par exemple (en vrai, j’ai trouvé ça sur Internet, j’saurais même pas reconnaître un vilebrequin si je le croisais à Carrefour).
Là, cette vibration ne se résume pas à une transmission de mouvement d’une pièce à l’autre, comme celle que le moteur est conçu pour produire. Elle dépend de l’état de l’ensemble du système et de son régime de fonctionnement.
L’équilibre ressemble finalement beaucoup moins au mouvement du moteur qu’à cette vibration. Il n’est pas transmis du rouleau à la planche, puis de la planche au jongleur. Il existe dans les ajustements permanents entre les trois, dans leur dynamique commune.
En creux
Mais peut-être serait-ce plus simple à comprendre en l’abordant en creux ? Plutôt que de se demander comment une propriété émerge, et si on regardait ce qui se passe quand elle disparaît alors que tous les éléments dont elle semblait émerger sont toujours là ? (Youhou, vous aussi, vous êtes toujours là, les copains ? Qui veut un café ?)
Et donc : qu’est-ce qui se passe quand je perds l’équilibre ?
Le rouleau continue à rouler, la planche à plancher et le jongleur à se dandiner, de façon un peu plus ridicule encore, certes, mais tous les éléments du système sont encore là, avec leurs propriétés et leurs capacités propres.
Pourtant, PAF, l’équilibre, lui, A PU LÀ !
De même, le moteur de ta bagnole moche ne perd aucune de ses pièces en sortant du régime où apparaissait cette vibration particulière. Pourtant, celle-ci s’atténue ou disparaît.
Et c’est sûrement ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire (mais j’ai tendance à toujours trouver que le plus intéressant est, COMME PAR HASARD, l’idée à laquelle je suis en train de m’intéresser). Si l’esprit critique est une propriété émergente, il ne faudrait pas seulement demander comment il peut apparaître à partir de connaissances, de capacités de raisonnement, de doute, de métacognition, d’inhibition, de curiosité ou de tout ce que nous décidons d’y mettre et que je commence à en avoir ras le pompon de répéter. Il faudrait aussi pouvoir comprendre comment il peut disparaître alors que tout ce qui l’a permis semble encore là.
Quelqu’un peut conserver ses connaissances, savoir vérifier une source, connaître les biais cognitifs, être parfaitement capable de raisonner avec rigueur… (TG !) et ne pas le faire dans une situation donnée. Pourquoi ? Ses « pièces » fonctionnent toujours. Mais le régime global, LA VIBRATION que nous appelons esprit critique n’apparaît plus !
Note : pour rejoindre ma secte, soutenez-moi sur Tipeee ! Merci, votre don vous sera rendu au centuple (vibratoire).
Évidemment, que toutes les “pièces” connues soient encore là ne prouve rien non plus : il peut toujours nous manquer une variable importante que nous n’avons pas identifiée. Bref, tout cela ne suffit pas à « démontrer » que l’esprit critique serait une propriété émergente. Et plus je creuse la littérature disponible sur l’émergence, moins j’ai envie de… Eh bien, creuser la littérature disponible sur l’émergence (en même temps, il est 4h40).
Alors, émergent ou pas ?
Ces réflexions permettent au moins de déplacer le regard (mais je crois que je me répète là aussi). À défaut de savoir si l’esprit critique est réellement une propriété émergente, l’hypothèse m’aura au moins permis de passer de « de quoi est-il fait ? » à « pourquoi surgit-il parfois ? », voire, donc, à « BORDEL, mais où est-il passé ?? »
Sur ce, je vous laisse : le coq chante. (Merci encore, Antonin !)
Ce billet et ses deux premiers addenda(j’ai prononcé ce mot devant ma femme et elle m’a jeté un caillou) fraîchement publiés, j’ai reçu un sympathique retour à chaud de Gérald Bronner via un commentaire sur Facebook. Il touche directement à des questions que je laissais ouvertes (de toute façon, je les ferme rarement, je préfère aérer).
Il partage bien sûr l’idée selon laquelle l’esprit critique ne constitue pas un capitalque l’on posséderait une fois pour toutes.
Jusque-là, on ne devrait pas déclencher beaucoup de controverses, et on n’est même pas bien loin d’enfoncer une porte ouverte (oui ben ça aère aussi, hein). Aucun scoop : connaître les biais cognitifs, savoir reconnaître un sophisme, connaître le sujet, comprendre un peu les statistiques et les principes de la démarche scientifique… ça ne garantit rien : ça peutpermettre. (Figurez-vous, et c’est très vexant, que nos biais cognitifs ont fort peu de respect pour les fiches pédagogiques consacrées aux biais cognitifs.)
Mais Gérald ajoute : «Renvoyer à la notion de “propriété émergente” demande encore à être démontré : il faut montrer ce que ce concept explique de plus que l’interaction contextualisée de compétences cognitives et métacognitives déjà identifiées ».
En résumé : qu’est-ce que le recours à l’« émergence » nous apporte concrètement ?
Et en résumé, résumé : « Cool story, bro. ET DONC ? »
L’interaction des nombreuses capacités et dispositions en jeu peut déjà produire des comportements très différents selon les situations, sans qu’il soit forcément utile de postuler quoi que ce soit de plus.
Dans ce billet, l’émergence est une hypothèse de travail. Peut-être même une charrue qui attend ses bœufs (sans vouloir être désobligeant pour les personnes qui m’en font des retours, hein).
Dans une acception faible, parler d’émergence revient juste à dire que l’organisation et l’interaction de différents éléments peuvent faire apparaître une propriété que ces éléments ne possèdent pas séparément. Rien de bien audacieux.
Alors ? Quel intérêt ?
Le concept d’émergence permet-il de mieux décrire les conditions dans lesquelles l’esprit critique se manifeste ? De produire des hypothèses ou des prédictions différentes ? D’en penser autrement l’apprentissage ? Si la réponse est non, ça risque surtout d’être un concept séduisant posé sur ce que nous connaissons déjà… voire une façon de donner un vernis plus savant à une idée devenue trop commune à notre goût.
Gérald Bronner voit au moins un aspect fécond dans cette approche : ne plus penser l’esprit critique comme une simple boîte à outils. Si celui-ci dépend beaucoup de la manière dont « tout interagit », alors l’enjeu pédagogique, au-delà des outils, devient de comprendre comment et pourquoi nous les mobilisons (« Ou pa. », répondit l’ado).
Bref : le sujet de l’esprit critique ne gagnerait rien à l’apparition d’une nouvelle idée reçue sur l’esprit critique. Si l’émergence doit être utile, il faut se retrousser les manches et lui faire produire un peu plus que son joli nom.
Au même moment, Stéphane Salmons m’a adressé un autre retour, très complémentaire.
Il est particulièrement bien placé pour relever les libertés que je pourrais prendre avec Mario Bunge : il a notamment traduit en français Ontologie I – L’agencement du monde et Ontologie II – Un monde de systèmes, les volumes 3 et 4 du Traité de philosophie fondamentale (en cours). Le second consacre précisément une partie de son développement aux systèmes, aux niveaux et à « l’assemblage et l’émergence ».
Bonne nouvelle : il estime que j’ai correctement compris ce que Bunge entend ici par « émergence ». Je n’ai donc apparemment pas complètement utilisé Bunge comme décoration philosophique.
Mauvaise nouvelle: ça ne me dispense pas de faire mes devoirs. Car si l’on prend réellement au sérieux la conception de Bunge, il manque quelque chose de fondamental : définir le système dont l’esprit critique serait une propriété émergente.
Bref : une propriété émergente, ok, mais une propriété de quoi ? Qu’est-ce qui la possède ? Le cerveau ? L’individu ? L’individu dans un certain environnement ? Un groupe ? Un système social ? (Vous le sentez, le mot « ontologique » tapis dans l’ombre, prêt à me sauter dessus ?)
Dans le cadre systémiste de Bunge, la question n’est pas secondaire : une propriété émergente est toujours la propriété d’un système donné. Stéphane Salmons m’encourage à creuser le modèle CESM, qui invite à caractériser un système par sa Composition, son Environnement, sa Structure et son Mécanisme.
Même sans remplir directement les quatre cases, cela aurait dû m’obliger à mieux préciser ce que j’essayais de décrire. (J’entends bien, mais j’en étais à « émergence » dans le dictionnaire de Bunge. L’« Environnement » du CESM était juste après. J’y peux rien si l’alphabet est mal fait, hein.)
Pauvre de moi, qui avais naïvement prévu de finir ce billet un jour.
Et en plus, plusieurs niveaux peuvent coexister… Stéphane prend l’exemple d’une étendue d’eau : on peut la considérer au niveau des atomes, des molécules, des mouvements collectifs du fluide, etc. Ces systèmes et leurs propriétés ne s’excluent pas : ils se situent simplement à des niveaux différents (et paf, « ontologique » bondit !)
Pour l’esprit critique, on pourrait de la même manière distinguer ou imbriquer plusieurs niveaux : neuronal, cognitif, psychologique, social…
Ce qui fait apparaître une question que mon billet abordait à peine : l’esprit critique est-il seulement une propriété individuelle ?
Après tout, nous ne raisonnons jamais dans un vide social.
Nous échangeons des informations, nous faisons confiance à certaines sources, nous sommes contredits (parfois, MÊME, sur Facebook), nous utilisons des institutions et des procédures collectives destinées précisément à corriger certaines de nos erreurs individuelles.
Une communauté scientifique, par exemple, peut produire des connaissances plus robustes sans que chacun de ses membres soit individuellement exemplaire à chaque instant (ni même tout court…). Un groupe peut également, à l’inverse, renforcer collectivement des croyances erronées que chacun de ses membres aurait peut-être eu moins de raisons d’adopter isolément.
Il devient donc envisageable que ce que nous appelons « esprit critique » mette en jeu plusieurs systèmes, plusieurs niveaux et peut-être plusieurs phénomènes d’émergence à distinguer, plutôt qu’une mystérieuse compétence cachée quelque part « dans mon cerveau ».
Mais Stéphane Salmons ajoute une autre remarque importante : le caractère émergent ne saurait évidemment suffire à caractériser l’esprit critique. Bon, je n’avais pas prétendu (ni pensé) que l’émergence constituait LE critère distinctif de l’esprit critique. Mais à la lecture du billet, le raccourci n’est pas impossible. La précision est donc bienvenue.
Il me dit :« si cette approche est pertinente pour l’esprit critique (et je pense qu’elle peut l’être), elle peut l’être aussi pour d’autres processus psycho-sociaux de haut niveau, comme l’adhésion à une idéologie »
(« et je pense qu’elle peut l’être » : il ne se mouille tellement pas qu’on dirait moi !)
Une adhésion idéologique pourrait donc elle aussi être considérée comme émergente.
Et pourquoi pas d’autres croyances collectives ? L’émergence ne nous dit donc pas encore pourquoi telle organisation produit quelque chose que nous qualifierions d’« esprit critique » et telle autre quelque chose que nous qualifierions plutôt de… groupe Facebook.
Le problème devient alors encore plus intéressant. Il ne suffit plus de demander quels ingrédients composent l’esprit critique, ni même de constater que leur réunion peut produire quelque chose de nouveau. Il faut aussi s’intéresser aux systèmes concernés et aux différents niveaux auxquels ces propriétés apparaissent.
Et cela rejoint finalement la question posée dans l’addendum précédent.
Avec Gérald Bronner : que gagne-t-on à parler d’émergence ?
Avec Stéphane Salmons : si nous voulons en parler sérieusement, de quel système et de quelle émergence parlons-nous ?
C’est peut-être ça, l’esprit critique : chercher des réponses, mais trouver des questions. Repartir plus chargé qu’en arrivant. Un peu comme quand tu passes voir tes parents.
Reste à déterminer si les trois barquettes de plats en sauce avec lesquelles tu repars constituent une propriété émergente du système toi + parents + voiture + trajet retour, à quel niveau ontologique se situe le gratin, et ce qui change lorsqu’il devient, le lundi midi, une gamelle réchauffée en milieu professionnel.
Ah, on me signale du plus concret dans l’oreillette ?
À peine les deux remarques précédentes digérées, un ami m’envoie à son tour sur une belle piste (appelons-le « Oli ». L’anonymat lui évitera au passage d’être tenu responsable de ce que je vais faire de son idée. Et peut-être aurai-je l’occasion de glisser « une tisane et Oli » quelque part).
Sa proposition a une grande qualité : elle revient enfin à une question très concrète.
Après Gérald Bronner, il fallait montrer ce que l’émergence expliquait de plus. Et après Stéphane Salmons, préciser de quel système elle émergerait. Oli propose alors une étape supplémentaire : que ferait ce système, concrètement ?
Il prend l’exemple de la confiance et de la méfiance, qui semblent être au cœur de l’esprit critique.
Une confiance excessive nous expose à la crédulité ; une défiance excessive peut rendre toute information, toute expertise et tout témoignage suspect (le solipsisme épistémologique nous fait même coucou au loin. Ne l’encourageons pas).
Pourtant, impossible de se passer de l’une ou de l’autre : nous devons pouvoir accorder notre confiance, comme la retirer.
L’esprit critique ne serait donc pas « la méfiance » plutôt que « la confiance », ni même une quantité idéale de chacune que l’on pourrait régler une fois pour toutes avec un petit curseur.
Il faudrait ajuster leur rapport à la situation. Constamment.
Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Retour à l’équilibre !
Pas un équilibre au sens d’une moyenne molle entre deux positions. Plutôt un équilibre dynamique entre plusieurs tendances qui sont utiles, voire nécessaires, mais qui deviennent contre-productives lorsqu’elles sont prises isolément ou poussées trop loin.
Et ça vaut, probablement, pour d’autres couples (qu’aucun conseiller conjugal ne pourra aider) : ouverture & résistance, suspension du jugement & décision, rapidité & prudence, autonomie & coopération…
Le système ne serait donc plus seulement une liste de compétences, connaissances, motivations et facteurs contextuels posés ensemble avec un « regardez, c’est vachement complexe ! » : il pourrait produire une propriété globale identifiable : un équilibre dynamique entre des tendances concurrentes. Une forme de régulation de ces tensions.
Autrement dit, il y aurait non seulement du pas assez critique, mais aussi du trop critique. L’objectif ne serait donc pas de maximiser une disposition particulière, mais de produire un ajustement qui nous permette de nous représenter le réel aussi correctement que possible malgré nos limites.
Et Oli propose même une façon de rendre cette hypothèse un peu moins vaporeuse. Il prend l’exemple d’une tornade : au-delà de l’analogie avec un phénomène émergent, son intérêt est surtout méthodologique. En partant du phénomène global, on peut tenter d’identifier ce qui est nécessaire à son apparition et ce qui ne fait que l’accompagner. Les mouvements organisés de l’air sont constitutifs de la tornade. Mais la poussière qui l’accompagne, elle, aussi spectaculaire qu’elle soit, est facultative.
Pour l’esprit critique, le défi serait semblable : quelles composantes et quelles interactions faut-il réellement pour que cet équilibre apparaisse ? Lesquelles peuvent disparaître sans que lui disparaisse ?
Et si cet ajustement n’est la propriété d’aucune de ces dispositions prise isolément, mais résulte précisément de leur interaction, alors on retrouve enfin l’hypothèse de départ : l’équilibre n’est peut-être pas seulement une métaphore pratique pour parler de l’esprit critique. Il devient lui-même un candidat concret à la propriété émergente du système.
L’apprenti bunguéen en moi jubile : on vient précisément de retomber sur le type de propriété systémique qui avait lancé toute cette histoire.
Ce n’est toujours pas une démonstration (ma charrue cherche encore tous ses bœufs) mais l’hypothèse devient plus substantielle. On ne dira plus seulement et vaguement « Plusieurs trucs interagissent de façon complexe ? Hop, ÉMERGENCE ! ».
On peut proposer plus précis : certains processus cognitifs, métacognitifs et sociaux pourraient interagir de façon à produire et maintenir un équilibre contextuel entre plusieurs tendances contraires nécessaires au jugement critique. Cet équilibre constituerait alors une propriété du système qu’aucun de ses constituants ne possède séparément.
Et là, le mot « émergence » ferait peut-être, enfin, davantage que rebaptiser ce que nous savions déjà.
Il faudrait évidemment encore identifier les éléments réellement nécessaires, leurs interactions, les mécanismes de régulation, le ou les niveaux concernés… bref, remplir un peu mieux les cases de Stéphane Salmons et répondre un peu plus à la question de Gérald Bronner.
Mais il y a quelque chose d’assez satisfaisant dans cette boucle : j’étais parti de l’équilibre comme exemple de propriété émergente pour me demander si l’esprit critique pouvait lui ressembler ; après quelques détours, on revient à l’hypothèse que ce qui pourrait précisément émerger… serait un équilibre.
Cette fois, c’est Florian Cova, professeur de philosophie, qui vient compliquer encore un peu mon affaire. Merci, je commençais à trouver tout ça trop simple. [Guess what? Il fait aussi partie des invités du second tome d’Un sceptique (toujours) bien entouré, et vient nous y parler de la recherche de sens]
Sa remarque principale tient en une question assez embarrassante : « Si tu distingues l’équilibre et le sens de l’équilibre, pourquoi ne pas distinguer avoir l’esprit critique et avoir une pensée critique ? »
Peut-être faudrait-il donc considérer cette analogie : l’esprit critique est à la pensée critique ce que le sens de l’équilibre est à l’équilibre lui-même.
Avoir l’esprit critique serait posséder le sens de l’équilibre : une disposition, un ensemble de capacités qui rendent certaines conduites plus probables. La pensée critique serait alors l’exercice effectif de cet équilibre : ce qui se passe réellement, ici et maintenant, lorsque ces capacités sont mobilisées.
Florian me renvoie d’ailleurs vers un article de Céline Schöpfer et Julien Hernandez qui, sans reprendre nécessairement cette distinction de vocabulaire, va assez directement dans ce sens : ils proposent de penser la pensée critique comme un processus temporel, et insistent sur le rôle des dispositions et motivations qui nous amènent effectivement à mobiliser nos compétences et connaissances. Leur question est presque exactement celle qui m’intéresse ici : pourquoi entre-t-on, ou non, dans un processus de pensée critique ? [Edit :voir addendum suivant !]
Autrement dit, quand je tombe de mon Rola-bola, j’ai perdu l’équilibre. Mais pas mon sens de l’équilibre. Ni d’ailleurs celui de l’humour, qui est un autre exemple que Florian me donne : on peut le posséder durablement sans l’exprimer en permanence. Et heureusement : raconter des blagues à un contrôle de police ou à un enterrement ne témoigne pas automatiquement judicieux. Encore que, pour l’enterrement, ça peut dépendre. Mais avec la police, ★☆☆☆☆ — would not recommend.
La gênance
Voilà qui est légèrement gênant pour les cinq addenda précédents (soit dit en passant, personne n’avait encore relevé cette distinction. Je ne dis pas ça pour me dédouaner, mais enfin si, un peu quand même). Mais pas forcément autant qu’il y paraît (et puis, ce n’est pas gênant, d’être gênant. Mon ado de fille me dit plusieurs fois par jour « Papa, là, t’esgênant… », et je vous assure que ça ne me gêne pas du tout). Car si je peux effectivement perdre l’équilibre tout en conservant mon sens de l’équilibre, les deux ne sont évidemment pas indépendants. Quelqu’un qui possède un excellent sens de l’équilibre tombera, toutes choses égales par ailleurs, beaucoup moins souvent que toi, qui en possèdes un très mauvais (arrête, ça se voit). Et même après quelques verres, il y a de bonnes chances qu’il tombe encore moins souvent que toi, même tout aussi bourré.
Le sens de l’équilibre n’est donc pas l’équilibre lui-même, mais il augmente fortement la probabilité de le maintenir dans les situations où il est sollicité.
Ça pourrait aussi être une assez bonne manière de penser l’esprit critique : un ensemble de dispositions et de capacités qui rendent plus probable l’entrée dans un processus de pensée critique lorsqu’une situation l’exige.
Ce qui permet aussi de conserver une bonne partie de mon histoire précédente : toutes les « pièces » peuvent être présentes sans que la pensée critique se manifeste effectivement. Je peux avoir appris à vérifier une source, connaître quelques biais cognitifs, savoir raisonner correctement, être disposé à douter… et pourtant, dans telle situation, ne mobiliser aucune de ces choses de façon suffisamment pertinente.
Un peu comme je peux parfaitement avoir le sens de l’équilibre et me ramasser parce que belle-maman est dans la salle (saluez l’originalité de ce running-gag).
Bref : même le funambule dort parfois dans son lit (tiens, d’ailleurs, fait-on preuve d’esprit critique dans ses rêves ? Es-tu critique, Meunier, quand tu dors alors même que ton moulin va trop vite ? Plus ou moins, manifestement. Pourquoi ? Le rêve lucide est-il la forme ultime de la pensée critique ? Je promets de ne pas faire d’addendum à ce sujet !)
Émergence et intermittence : deux trucs distincts
Cela étant dit, Florian estime que le caractère transitoire de la pensée critique n’est pas lié au fait qu’il puisse s’agir d’une propriété émergente. Certaines propriétés considérées comme émergentes peuvent être stables et persistantes : il prend l’exemple de la couleur. J’oserai revenir à l’équilibre : il en existe aussi des stables et des instables.
Bref, je suis d’accord : le caractère circonstanciel et éphémère d’une pensée critique n’est ni un argument en faveur de son caractère émergent, ni un argument contre. Mais si l’analogie avec l’équilibre tient, celui-ci peut être plus ou moins robuste : plus facile à atteindre et plus résistant aux perturbations selon notre sens de l’équilibre (notre « esprit critique », donc).
Enfin, Florian soulève une difficulté (il doit être super musclé, à force) derrière un mot que j’utilise : agir ou raisonner de façon « appropriée ».
Appropriée à quoi ?
Il concède que le terme « approprié » est tout flou, mais me fait remarquer que je n’ai surtout pas précisé à quel but il est censé être approprié…
Pour l’équilibre, c’est assez facile. Si le but est de ne pas tomber, on voit clairement ce que signifie une réaction appropriée : celle qui évite la chute.
Pour la pensée critique, c’est moins trivial. De quelle « chute » parlerait-on ? Croire une chose fausse ? Prendre une mauvaise décision, ou au moins une décision qui n’est pas optimale ? Commettre une erreur ? Mal accorder sa confiance ? Selon le but retenu, ce qui compte comme « approprié » va changer.
Il faut donc cesser de parler d’une pensée critique « appropriée » dans l’absolu. Elle ne l’est qu’au regard d’un objectif. (Remarquez, ça correspond à ce que j’ai dit en spectacle jusqu’ici : l’esprit critique, on le définit d’abord par ce qu’on en attend. Ça reste valable. En remplaçant par la pensée critique, kwa).
Voilà, cette fois, je ne ressors pas de l’addendum avec de nouvelles questions, mais avec des interrogations quant à la façon dont j’en posais certaines. Ça doit être un truc de philosophe.
Les vertus intellectuelles en tant que motivations intrinsèques de la pensée critique
Le point de départ des auteurs est assez proche de ce qui m’intéresse ici : on présente souvent la pensée critique comme un ensemble de connaissances et de compétences. Savoir analyser un argument, vérifier une source, confronter des explications, repérer une contradiction, etc. Mais savoir faire ne suffit pas à faire. Vous avez déjà l’idée.
Les auteurs insistent donc sur une troisième composante : les dispositions qui nous poussent effectivement à entrer dans une démarche critique.
Ils proposent ainsi de considérer la pensée critique comme un processus qui se déroule dans le temps. Dans leur modèle idéal, on rencontre d’abord une information ou une situation problématique, puis on peut passer par plusieurs étapes : clarifier le problème, chercher de l’information, analyser ce qu’on a trouvé, examiner différentes possibilités et ses propres raisonnements, puis intégrer tout cela dans ce qu’on décide finalement de croire ou de faire.
Évidemment, dans la vraie vie, personne ne coche gentiment les cases dans l’ordre avant de signer le formulaire Cerfa de la pensée critique. Les auteurs le précisent eux-mêmes : leur modèle sert à penser le processus, pas à décrire exactement ce que fait notre cerveau à chaque fois.
Mais ce modèle permet de poser une question assez fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’on entre effectivement dans ce processus plutôt que de passer directement de “j’ai vu une information” à “voilà ce que j’en pense” ?
C’est là qu’entrent sur le terrain les motivations et les dispositions. On peut exercer sa pensée critique parce qu’on y est obligé, parce qu’on veut éviter de paraître idiot, parce qu’on juge cela utile, parce que cela correspond à nos valeurs… ou parce qu’on trouve intrinsèquement satisfaisant de s’engager dans le processus critique lui-même, y compris lorsqu’il est coûteux ou inconfortable (une forme de masochisme, quoi. Oh oui, fais-moi épistémiquement mal !).
Les vertus intellectuelles
Les auteurs rapprochent alors certaines de ces dispositions de vertus intellectuelles : notamment le courage, l’humilité et la persévérance intellectuels.
Le courage aide à examiner une idée qui nous dérange.
L’humilité aide à envisager qu’on puisse avoir tort.
La persévérance aide à continuer lorsque la réponse ne tombe pas immédiatement.
Et, détail qui me plaît évidemment beaucoup dans un billet obsédé par l’équilibre : même ces vertus semblent demander le bon dosage (approprié !).
Pas assez de courage intellectuel, et on ne remet rien en cause ; trop, et on risque de ne plus parvenir à conclure. Pas assez d’humilité, et on s’accroche à ses certitudes ; trop, et on finit par ne plus faire confiance à aucun de ses jugements. Pas assez de persévérance, et on abandonne trop vite ; trop, et elle devient obstination.
Bref, il ne suffit même pas de posséder les “bonnes” dispositions : encore faut-il les mobiliser au bon degré et au bon moment (si t’appelle pas ça de l’équilibre, j’sais pas ce qu’il te faut).
Les auteurs soulignent également quelque chose d’important pour mon affaire : ces dispositions ne se manifestent pas nécessairement de manière stable dans toutes les situations. Le contexte, les émotions, la pression sociale ou encore les enjeux personnels peuvent modifier notre comportement. On peut donc chercher à développer des habitudes de pensée critique sans imaginer qu’elles fonctionneront automatiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Précision : leur modèle reste principalement centré sur l’individu, et ils reconnaissent eux-mêmes qu’il faudrait davantage intégrer l’environnement social, éducatif et informationnel dans lequel cette pensée s’exerce.
Bref : posséder les outils de la pensée critique ne garantit ni qu’on entrera dans ce processus, ni qu’on y restera, ni qu’on saura s’en arrêter au bon moment.
Et ça tombe assez bien : c’est précisément ce que mon histoire de sens de l’équilibre commence à essayer de dire.
Et l’émergence, alors ?
Les auteurs ne mobilisent pas ce concept. Et pourtant, ils parviennent exactement à ce que je cherchais depuis le début : sortir d’une conception de l’esprit critique comme simple boîte à outils pour s’intéresser à ce qui fait qu’on mobilise effectivement ces outils, à quel moment, pourquoi, pendant combien de temps, et avec quelles dispositions.
Autrement dit : l’émergence a peut-être déplacé mon regard, mais elle n’était pas nécessaire pour cela (on s’en doutait, notez. Mais là c’est très concret).
Ce qui ne rend pas pour autant cette dernière inutile. Au moins comme métaphore génératrice : elle m’a fait poser des questions que je ne me posais pas jusque-là. Une bonne idée n’a pas besoin d’être indispensable pour être utile !
D’ailleurs, même lorsque Bunge convoque l’émergence pour décrire une situation d’équilibre… Cela n’a rien d’indispensable : il y a des tas de façon de travailler scientifiquement sur l’équilibre, pour le caractériser, le comprendre, le contrôler… qui n’y font jamais appel.
Bref, ma charrue attend toujours ses bœufs. Mais étonnamment, on a tout de même avancé et déjà bien labouré le terrain dans l’intervalle.
Jean-Paul Krivine, super rédacteur en super chef de la super revueScience et pseudo-sciences, m’a lui aussi fait quelques remarques sur cette interminable histoire d’émergence. [Si je vous dis qu’il sera aussi dans USBE t2, pour parler Science Vs Religion, vous me croyez ?]
Il me rappelle d’abord que le problème n’est pas nouveau. Les discussions sur l’émergence sont anciennes. Il rapproche d’ailleurs un peu cela de la « théorie de la complexité » : autre famille de concepts qui a fait couler beaucoup d’encre, suscité de grandes ambitions explicatives, et dont les débats ne datent pas exactement d’hier.
Ce qui remet assez bien à sa place mon enthousiasme de type « OH MON DIEU ET SI L’ESPRIT CRITIQUE ÉTAIT ÉMERGENT ?? ». (Au moins, Mon Dieu, lui, on sait que s’il existe, il n’est pas émergent. Ou alors, là, ça se compliquerait vraiment beaucoup beaucoup).
Autre détail amusant compte tenu de mes détours précédents par Mario Bunge : il n’est pas vraiment un inconnu de l’Afis et de Science et pseudo-sciences. La revue avait publié dès 2006-2007 un long article de lui, La philosophie derrière la pseudo-science, en deux parties dans les numéros 275 et 276. L’Afis lui a également consacré un hommage à sa mort en 2020.
Attention toutefois : ce n’était pas un article consacré à l’émergence. Je signale simplement le lien parce qu’après avoir passé tout ce temps à convoquer et titiller Bunge, il est assez cocasse de découvrir qu’il est passé par la maison, et que je connais bien quelqu’un qui a échangé directement avec lui !
Et la remarque de Jean-Paul rejoint finalement assez bien l’endroit où j’en suis arrivé : l’émergence est une idée ancienne, riche, séduisante, mais dont il faut se méfier dès qu’on lui demande de tout expliquer (remarquez, j’ai eu le même genre de déconvenue avec le cerveau prédictif, le meaning-making, la lutte des classes, une hydratation insuffisante, ou la science elle-même).
L’addendum précédent m’a d’ailleurs donné une raison supplémentaire de rester modeste : Schöpfer et Hernandez parviennent à penser la dynamique de la pensée critique, ses dispositions, son contexte et sa mise en œuvre sans avoir besoin du concept d’émergence.
Bref, ça reste une très bonne machine à fabriquer des questions. C’est Jah ça.
Cet épisode fera-t-il émerger des envies de rétribuer mon travail via un petit don sur Tipeee ?
Cette planche m’a entraîné un peu (euphémisme) plus loin que prévu : et si l’esprit critique lui-même pouvait être pensé comme une propriété émergente ?