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L’esprit critique… une propriété émergente ? (billet)

Aller directement à l’Addendum (1) rédigé à cause d’Albert MOUKHEIBER
Aller directement à l’Addendum (2) écrit sous la pression d’Antonin ATGER
Aller directement à l’Addendum (3) rendu nécessaire par Gérald BRONNER
Aller directement à l’Addendum (4) extorqué par Stéphane SALMONS
Aller directement à l’Addendum (5) commis avec la complicité d’Oli
Aller directement à l’Addendum (6) imposé par Florian COVA
Aller directement à l’Addendum (7) causé par Céline SCHÔPFER
et Julien HERNANDEZ, qui n’ont pourtant rien demandé
Aller directement à l’Addendum (8) inspiré par Jean-Paul KRIVINE


Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à la notion d’équilibre. Pas par hasard : c’est devenu un des fils rouges de ma conférence jonglée Doute en ronds, dont je vais bientôt présenter une nouvelle version, incluant pour la première fois un numéro de Rola-bola : une planche posée sur un rouleau, dont il s’agit, précisément, de ne pas tomber. Exercice rendu encore plus périlleux par le fait que j’ai construit une planche ronde, figurant un rondhomme, et de taille bien inférieure aux planches classiques de rola-bola. Bref, vraiment casse-gueule !

Et il y a autour de cette réflexion une certaine convergence. Je lis actuellement le Dictionnaire philosophique de Mario Bunge. J’y suis tombé (no pun) sur une idée qui a immédiatement accroché quelque chose.

Pour Bunge, l’équilibre est une propriété émergente.

Chez Mario (en étant déjà à la lettre « e », je me permets de l’appeler par son prénom), une propriété est dite émergente lorsqu’elle appartient à un système dans son ensemble, sans appartenir à ses composants. Il cite notamment comme exemple l’équilibre. Être en équilibre est ainsi une propriété du système, sans l’être d’aucune de ses parties.

Monté sur un Rola-bola, l’équilibre n’appartient ni à la planche, ni au rouleau, ni au valeureux jongleur sceptique de 50 ans, pris séparément. Et pourtant, l’ensemble peut le posséder.

J’ai trouvé l’idée forte, et elle m’a illico attiré comme un aimant (que pouvais-je y fer ?).

L’émergence en BD

Cette réflexion s’est élaborée en même temps que l’épisode « Émergeons ! », qui accompagne ce billet.

Voir l’épisode #125 « Émergeons ! »
Vous pouvez le lire avant de continuer. Utile, mais non indispensable, passé ce court chapitre.

Au moment d’en faire une BD, le rondhomme de droite a naturellement demandé à celui de gauche à quoi cette histoire d’émergence pouvait bien servir, à part à pratiquer une forme de « branlette intellectuelle » (ce sont ses mots, hein. Moi je n’utiliserais jamais un tel vocabulaire).

Il lui a donc fallu vite trouver un exemple plus concret. L’épisode montre qu’une conclusion peut émerger de la juxtaposition de plusieurs informations vraies, alors qu’aucune d’elles, prise isolément, ne la contient. Ce n’est pas nécessairement de « l’émergence » au sens ontologique strict de Bunge (la notion d’insinuation suffit), mais la ressemblance de structure est assez frappante pour que l’analogie soit utile : quelque chose apparaît au niveau de l’ensemble que l’on ne trouve dans aucun des éléments pris séparément (et à la décharge du rondhomme de gauche, il a dû improviser un exemple concret alors même qu’il tentait de rester sur sa planche. J’aimerais vous y voir).

Tant qu’on y est, puisque je commence à voir de l’émergence partout (il faut absolument se méfier quand ça vous fait ça avec un concept. Vous l’appliquez illico à tout et finissez par le laisser tomber parce que, ben, il n’éclaire plus grand-chose en particulier, au final. Mais laissez-moi en profiter un peu !) : notez que cette réflexion a elle-même émergé d’un drôle de système auteur-BD : une lecture de Bunge, un Rola-bola, un rondhomme perché dessus, les contraintes du dialogue, les objections du personnage d’en face… Aucun de ces éléments ne contenait à lui seul la suite de la réflexion.

Bon, j’arrête là avec la BD avant de trop déséquilibrer ce billet.

À noter tout de même que Bunge lui-même étend ailleurs (sans surprise, dans Emergence and Convergence, 2003) l’émergence à des objets conceptuels : il cite notamment la validité d’un argument ou la consistance d’une théorie comme propriétés globales.

Disposer des ingrédients n’est pas avoir le plat

La notion d’esprit critique est, on le sait tous (enfin, peut-être pas toi, mais les autres, oui) particulièrement difficile à définir. On trouve néanmoins souvent, dans la littérature qui lui est consacrée, l’idée qu’il mobilise un ensemble de capacités et de dispositions de l’esprit : savoir analyser un argument, évaluer une source, envisager des alternatives, rechercher des raisons, faire preuve d’ouverture d’esprit et de curiosité, mettre en œuvre la métacognition, etc.

Robert Ennis, dont la définition est devenue classique, parle ainsi d’une pensée « raisonnable et réflexive » orientée vers ce qu’il convient de croire ou de faire, et détaille les dispositions et aptitudes qui permettent de l’exercer.

Mais quelque chose me gêne depuis longtemps dans les définitions de l’esprit critique, qui finissent surtout par dresser une liste de ses ingrédients (bien que je le fasse moi-même sur scène avec mon cocktail de l’esprit critique, alors je suis peut-être un peu gonflé sur ce coup-là) : on peut connaître les biais cognitifs et raisonner de façon très biaisée. On peut savoir vérifier ou critiquer une source et ne le faire que lorsque l’information nous déplaît. On peut être capable d’envisager plusieurs hypothèses, mais perdre cette bonne habitude lorsqu’un sujet nous touche de trop près. On peut connaître les règles de la logique, savoir argumenter, maîtriser les sophismes, être curieux, cultivé, ouvert à la contradiction… et produire malgré tout, dans une situation donnée, un raisonnement qui ne méritera pas d’être qualifié de critique.

Autrement dit : posséder les bons ingrédients ne garantit pas qu’on va se régaler.

Et si on confondait trop facilement ce qui rend l’esprit critique possible avec l’esprit critique lui-même ? S’il convenait de ne plus le présenter comme cet ensemble de capacités et de dispositions, ni même comme leur simple addition, mais comme une propriété émergente d’un système cognitif qui les mobilise et les articule ?

L’esprit critique comme propriété émergente

Ma proposition pourrait donc être formulée ainsi : l’esprit critique serait une propriété émergente, contextuelle et éventuellement transitoire d’un système cognitif en activité : il apparaîtrait lorsque certaines connaissances, capacités et dispositions sont mobilisées et articulées de façon appropriée dans une situation donnée.

Je ne veux évidemment pas simplement dire par là que l’esprit critique « émerge du cerveau », comme n’importe quelle activité mentale complexe. Ce serait trivial. Je situe ici l’émergence à un autre niveau : celui de la mobilisation et de l’articulation de différentes ressources cognitives dans une situation donnée.

De même que posséder une planche, un rouleau, deux jambes et un système vestibulaire à peu près fonctionnel ne suffit pas à posséder l’équilibre. Même avoir le sens de l’équilibre n’empêchera pas la fatigue ou l’inattention de vous faire tomber. (On laissera de côté l’alcool et les drogues, qui constituent, je crois, une stratégie discutable pour améliorer son équilibre, qu’il soit spatial ou critique.) [Surtout, penser à insérer une recommandation de santé publique ici]

L’équilibre apparaît lorsque tout fonctionne ensemble d’une certaine manière, à un certain moment, et même dans un certain contexte social (le jonglage me le rappelle régulièrement : ce qui passe très bien chez soi peut ne plus passer une fois sur scène, avec le trac et les mains moites, les projecteurs dans la figure, et la belle-mère dans la salle. Been there. Done that).

Il faudrait alors distinguer ce que j’appellerais notre potentiel critique, c’est-à-dire les compétences, connaissances et dispositions dont nous disposons, et la qualité critique d’un raisonnement effectivement produit, ici, maintenant, face à un problème particulier, dans une situation particulière.

Cette distinction a une conséquence importante : l’esprit critique serait bien moins une caractéristique générale des personnes qu’une propriété de certains de leurs épisodes cognitifs, dans certaines situations. Demander « cette personne a-t-elle de l’esprit critique ? » devient alors une question beaucoup trop générale. Il faudrait plutôt demander : « dans quelle mesure, à quelles conditions et dans quelles circonstances cette personne parvient-elle à faire preuve d’esprit critique ? »

Ce déplacement invite aussi le milieu sceptique à se méfier de l’identité flatteuse du « penseur critique » : appartenir au bon milieu ne confère manifestement aucune immunité particulière (bon, l’approche empirique nous en prévenait déjà) …

Une (brillante !) idée… qui ne résout rien

So… Calm the fuck down, bro.

Dire que l’esprit critique est une propriété émergente ne nous dit pas ce qui permet de l’identifier. Cela ne nous fournit pas non plus une échelle permettant d’attribuer une note d’esprit critique à un raisonnement. (Et calm down aussi sur les doubles négations, tant qu’on y est.)

Vous aurez peut-être remarqué que, dans ma définition (« …et articulées de façon appropriée dans une situation donnée… »), les mots « de façon appropriée » font un boulot assez considérable. « Appropriée ». Et hop.

Et non, ça ne règle pas davantage la question normative : pourquoi considérer telle mobilisation du doute, des preuves, des connaissances ou de la contradiction comme meilleure qu’une autre ?

Bref, dire « émergent ! » ne fournit pas d’explication magique : reste à comprendre comment ces capacités et dispositions interagissent, se compensent ou se contrarient pour produire quelque chose qu’on jugera critique.

J’ai donc déplacé le problème sans, évidemment, le résoudre. Mais ce déplacement me semble malgré tout intéressant : il oblige au moins à regarder moins l’inventaire des outils disponibles que la façon dont ils fonctionnent ensemble, ici et maintenant. Comme pour l’équilibre, posséder toutes les pièces ne suffit pas à tenir debout.

J’étais quand même vachement content de mon idée

À ce stade, j’étais joie. Libération de je ne sais pas trop quoi dans le cerveau, mais sensation jubilatoire d’avoir débloqué quelque chose… Hélas, comme la divine praluline, ça n’a pas duré bien longtemps.

Parce que j’ai fait ce qu’il convient de faire quand une idée nous paraît originale : vérifier si quelqu’un ne l’aurait pas déjà eue. Et évidemment, c’était le cas.

En 2025, Elizabeth Ismail a soutenu à l’université de Windsor une thèse intitulée Complexity and Critical Thought: Inference at the Edge of Chaos.

Dans le résumé de sa thèse, le point de départ est remarquablement proche : elle propose de repenser la pensée critique non comme un ensemble fixe de compétences et de dispositions, mais comme un phénomène émergent au sein d’un système complexe et adaptatif d’inférence. Son travail mobilise, à en juger par ce résumé (je ne ferai pas semblant d’avoir déjà lu sa thèse, ok ?), les systèmes complexes, l’auto-organisation, la dynamique de l’inférence, la « criticalité inférentielle »… (Revenez !)

Je n’ai donc manifestement pas découvert une nouvelle théorie de l’esprit critique entre deux chevauchées de Rola-bola.  Merdum ! (Oui, je m’exprime aussi parfois en latin.)

Mais à la réflexion, ça me réjouit. Je n’ai aucune ambition académique, et ne mène de toute façon aucun travail dans ce cadre. Mais cette découverte change la situation : mon intuition n’est plus seulement une analogie de vulgarisateur content de sa trouvaille (les pires), entre une planche d’équilibre et l’esprit critique. Une (vraie) chercheuse avait déjà développé, dans un cadre théorique autrement plus élaboré, une proposition étonnamment voisine. Ça ne prouve évidemment pas qu’elle soit juste. Mais ça me donne une excellente raison de continuer à la creuser (et d’oser vous en parler, pour tout dire).

Et puis le cheminement reste carrément amusant. Il redonne aussi une place très sympa à l’intuition : je fais de l’équilibre un fil conducteur de mon spectacle → je découvre chez Bunge que l’équilibre constitue un exemple simple de propriété émergente → associant déjà l’esprit critique, et surtout le scepticisme, à une forme d’équilibre, j’ai l’intuition qu’il pourrait lui-même être pensé comme une propriété émergente → je découvre qu’une chercheuse vient précisément de consacrer une thèse à une conception très proche.

Je ne sais pas encore jusqu’où cette représentation peut être poussée, ni si le vocabulaire de l’émergence apporte réellement quelque chose de plus que celui de la compétence et des dispositions. Et cette histoire me ramène aussi, par un autre chemin, à la cognition incarnée.

(Cf. l’embodiment, clin d’œil à Albert Moukheiber, qui m’a initié à cette approche qui continue de me travailler également. Compte tenu de ce que je fais avec le jonglage et l’équilibre, je n’ai presque pas le choix !) [Edit : il m’a fait un retour sur ce billet, voir addendum (1) ]

Pour conclure (et résumer)

Au fond, l’intérêt de cette façon de voir n’est donc pas seulement de rappeler cette banalité : posséder de bons outils ne garantit pas qu’on s’en serve bien. Le déplacement est un peu plus radical (« ontologique », dirait un certain professeur de philosophie et néanmoins copain. La bise, Florian Cova !). Il consiste à changer le statut que l’on donne à l’esprit critique : non plus quelque chose qu’une personne posséderait, sous la forme d’un stock de compétences et de dispositions, mais une propriété susceptible d’émerger (« ou pas ! ») lorsque différentes ressources s’articulent dans une situation donnée.

Cela change aussi l’unité sur laquelle on porte notre attention. On ne demande plus seulement quelles qualités possède quelqu’un, mais ce qui se passe dans tel épisode cognitif, dans tel contexte, et ce qui permet ou empêche l’apparition de cette qualité que nous appelons « esprit critique ». Cela rend immédiatement plus compréhensible qu’une même personne puisse être remarquablement critique sur un sujet et beaucoup moins sur un autre, ou à deux moments différents.

Et ça déplace forcément les questions d’enseignement et d’évaluation : développer les compétences et les dispositions reste essentiel, mais leur simple addition ne constitue peut-être pas davantage l’esprit critique que l’addition d’une planche, d’un rouleau et d’un jongleur ne constitue l’équilibre.

Je n’ai donc pas trouvé une nouvelle définition opérationnelle de l’esprit critique. Mais peut-être une façon un peu différente (et, j’espère, féconde) de demander où il faut le chercher.

Romain Meunier (02/09/2026)

PS : Et l’IA, ÉVIDEMMENT.

Difficile, en 2026, de s’intéresser à l’émergence sans penser aux intelligences artificielles. Une partie des débats actuels porte précisément sur les capacités ou comportements qui apparaissent à l’échelle de systèmes très complexes sans avoir été explicitement programmés comme tels : performances de raisonnement, généralisation, stratégies inattendues… et parfois comportements (très) indésirables. On entend ainsi beaucoup parler de « capacités émergentes » des grands modèles de langage, même si le terme est évidemment discuté et ne recouvre pas exactement l’émergence au sens où il en est question ici.

Bref, comprendre comment des propriétés ou comportements nouveaux peuvent apparaître à l’échelle d’un système est aussi devenu une question très concrète de compréhension ET DE SÉCURITÉ (hurla-t-il) des IA.

Et peut-être matière à un autre billet ! [Jeez, here we go again: CALM THE FUCK DOWN! Tu n’en as ni le temps, ni tellement le niveau. Amha.]

PS 2 : tout fan que je sois de l’évaluation par les pairs (en vrai, avec des réserves, et dans le cadre de la production scientifique), ce billet n’a été relu par personne d’autre que moi avant sa publication. Je ne voyais pas bien à qui faire perdre du temps en cette période de rentrée. Je sais : c’est presque aussi casse-gueule que de monter sur une planche. Mais ce n’est qu’un billet de blog (dont j’ignore fondamentalement ce qu’il vaut, l’exercice étant inédit pour moi), et l’avantage est que je pourrai le corriger en fonction des éventuels retours.

Donc si vous voyez une erreur, une faille ou une objection sérieuse : je prends.


Remonter tout là-haut

Et justement. [Edit du 04 septembre 2026]

Addendum (1) (ou )

Émergence ou simple addition ?

Après lecture de ce billet, Albert Moukheiber m’a fait une remarque qui mérite clairement d’être ajoutée ici. [thx bro. Spoiler, tiens : vous le retrouverez comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]

Bon, déjà, il m’a rassuré sur un point : l’idée lui semble plutôt bonne pédagogiquement pour mon spectacle. Ouf (et lui-même apprécie le concept d’émergence, dont il a pas mal parlé dans son livre Neuromania).

Albert résume ainsi quatre grands piliers qui reviennent dans la littérature sur le raisonnement critique :

  1. Connaître les biais/fallacies/argumentation
  2. Avoir une bonne réflexivité (contrôle métacognitif)
  3. Avoir de bonnes attitudes et aptitudes (humilité, ouverture d’esprit, flexibilité mentale…)
  4. Avoir une bonne compréhension épistémique du sujet auquel on applique 1-2-3

Bref, avant même que quoi que ce soit « émerge », y’a déjà du monde sur la corde à linge.

Dès lors, une question se pose : est-ce qu’on a affaire à une propriété émergente, ou simplement à l’addition (éventuellement complexe, avec rétroaction, précise-t-il) de plusieurs composantes ?

Albert prend ensuite l’exemple classique (pris aussi par Mario Bunge) d’un embouteillage : aucune voiture prise isolément ne possède la propriété « embouteillage ». Celle-ci n’apparaît qu’au niveau de l’ensemble. À l’inverse, dans le cas de l’esprit critique, chacune des « briques » mentionnées possède déjà quelque chose qui relève du raisonnement critique.

Peut-être n’ai-je donc fait que rebaptiser leur combinaison ? Flûte : l’objection est bonne. Parce qu’elle oblige à préciser ce qu’il faudrait montrer pour que le mot « émergence » apporte réellement quelque chose.

Bref, quand les doutes émergent, les joutes… et merde !

Et pour les mordus de contrepèterie, je vous laisse celle-ci en rab :
« Tu doutes, émerges en vain, avances. »

Ma réponse

J’inscrivais mes réflexions dans le prolongement de la conception de l’émergence selon Mario Bunge (tous n’en ont pas exactement la même). Or pour lui, une propriété émergente n’exige pas, je crois, que les composants ne possèdent rien qui ressemble à la propriété globale. Il suffit que la propriété considérée elle-même n’appartienne à aucun des composants pris séparément.

(Il est super, Mario.)

C’est d’ailleurs, je crois encore, manifeste dans un exemple d’émergence que Bunge donne lui-même : la validité d’un argument. Les propositions qui composent un argument possèdent évidemment déjà des propriétés logiques pertinentes. Pourtant aucune proposition isolée n’est, à elle seule, un « argument valide ». La validité appartient à leur organisation en système. Même chose pour la consistance d’une théorie, ai-je compris.

Sauf que bon : ça ne sauve pas encore mon hypothèse (et c’est là que l’objection d’Albert reste entière). Si l’esprit critique peut être efficacement décrit comme une somme complexe : compétences + connaissances + dispositions + métacognition, alors parler d’émergence ajoute probablement surtout un joli mot.

L’idée que je propose est, je crois toujours (oui, je suis un homme de foi), un peu plus exigeante. Le point décisif ne serait pas juste que ces ressources interagissent entre elles (Albert envisage d’ailleurs explicitement des interactions et même des rétroactions), mais que la qualité critique même ne serait une propriété d’aucune de ces briques. Elle qualifierait l’épisode cognitif organisé dans son ensemble, lorsque ces différentes ressources sont effectivement mobilisées et articulées d’une certaine manière.

(Note : à l’origine, j’avais même ajouté « situé » après « épisode cognitif », avant de l’enlever parce que je trouvais ça un peu jargonnant et que peu de lecteurs verraient ce que je voulais dire par là. Bah figurez-vous qu’Albert me l’a réintroduit [et je refuse d’exploiter le potentiel humoristique de cette formulation] en parlant de disposition située.)

Les mêmes ressources, présentes chez la même personne, pourraient ainsi produire un raisonnement très critique dans une situation et beaucoup moins dans une autre, selon leur mobilisation, leurs interactions, le contexte, les enjeux, l’état émotionnel, etc. Autrement dit, il ne suffirait pas de montrer qu’il faut plusieurs ingrédients, ni même qu’ils interagissent. Il faudrait que « faire preuve d’esprit critique » soit bien une propriété du système en fonctionnement, et pas simplement une façon de résumer la liste de ce qu’il contient.

Et dans ce cadre, le contexte social, l’environnement ou encore l’état corporel et émotionnel ne seraient peut-être pas simplement des briques supplémentaires à ajouter à la liste : ils feraient partie des conditions dans lesquelles le système fonctionne. Voire, selon la façon dont on en définit les frontières, du système lui-même.

Bref, mon billet ne démontre évidemment rien. Il dit juste : tiens, et si on regardait le problème comme ça ? Le retour d’Albert (on dirait un titre de film) permet surtout de poser beaucoup plus clairement le vrai test : émergence véritable, ou simple combinaison complexe de briques déjà critiques ?

Je trouve que ça améliore franchement la question. Et c’est exactement pour ce genre de retour que j’ai ajouté un PS 2.

Donc merci, Albert ! 🙂


À suivre !


Remonter tout là-haut

Ça n’a pas traîné. [Edit du 05 septembre 2026]

L’ami Antonin Atger a également eu la délicate attention de tout lire et de m’en faire un petit retour. Enfin, la délicate attention, il faut le dire vite (« ladlictatassion » ?). S’il a bien apprécié le billet, il n’a pas pu s’empêcher de m’embêter avec une question embêtante (enfin, je suppose l’intention malveillante, mais on n’est pas à l’abri qu’il ait juste voulu être constructif, hein !) :

Et un moteur, sinon ?

[Fun fact, d’ailleurs : vous le retrouverez AUSSI comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]


Addendum (2) (ou )

Quid d’un moteur ?

Pourrait-on y assimiler l’esprit critique ? Est-ce que le concept d’émergence aurait encore du sens dans ce cas ?

Je lui ai machinalement promis que j’allais y réfléchir. Je n’aurais pas dû, ça m’a encore entraîné bien plus loin que prévu. (Tiens, d’ailleurs : je promets de ne plus jamais tenir mes promesses.)

Mais d’abord : l’émergence de quoi ? Spontanément, on pensera ici au mouvement (d’une voiture, par exemple). Car aucune de ses pièces, prise isolément, ne fait évidemment avancer la tuture. Il faut les assembler et les faire fonctionner ensemble pour que le mouvement surgisse. Alors, peut-on en déduire qu’il s’agit d’une propriété émergente ?

Halte-là, pas si vite, Antonin ! On est en zone 30, ici. Papier du véhicule et mains sur la tête ! Et c’est quoi ce petit sachet qui est tombé de votre poche, mon garçon ?

Car à ce compte-là, nous serions littéralement entourés de propriétés émergentes. Une paire de ciseaux découpe, alors qu’aucune de ses deux lames n’y parvient seule (pinaillez pas, vous voyez l’idée), une montre donne l’heure alors qu’aucun de ses rouages ne la connaît, etc. Dès qu’un assemblage produit quelque chose qu’aucun de ses éléments ne fait isolément, il faudrait parler d’émergence ? Tss, le concept perdrait illico tout intérêt. Et ce serait bien dommage pour moi. Mais bon ok, on dirait un peu un cousin de l’argument par la conséquence qui ne vous convaincra sûrement pas.

Reste qu’un moteur, C’EST PAS PAREIL que l’équilibre ! C’est un assemblage mécanique, et c’est son but, de mettre titine en mouvement. Bref, ce n’est pas une VRAIE émergence !

Pas convaincu ? Fair enough. Là, ça rappelle beaucoup le sophisme du vrai écossais :

  • Tous les majordomes écossais s’injectent du whisky pour se détendre ! [Adaptation libre personnelle de l’exemple classique]
  • Mon majordome est justement un majordome écossais, et je te garantis qu’il ne s’injecte rien pour se détendre, en tout cas certainement pas du whisky !
  • Alors ce n’est pas un VRAI majordome écossais.

Le fait que la propriété obtenue soit voulue ne suffit pas à rejeter l’idée d’émergence. Pas plus que le fait que ce soit Antonin qui la suggère (ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque, hein). D’ailleurs, vous me répondriez que quand je suis moi-même en équilibre sur ma planche, c’est aussi une propriété voulue.

Nan, il faut chercher plus loin. Même s’il est déjà 1h30 du matin…
(Au fait, je t’ai remercié, Antonin ?)

Résultant ou émergent ?

Bon, j’ai une bonne piste : il existe justement une distinction ancienne entre propriétés résultantes et émergentes (distinction formulée explicitement par G. H. Lewes dès 1875. Je vous laisse creuser ça à la petite cuillère : https://iep.utm.edu/emergence/).  

Dans le sens qui m’intéresse ici, et très grossièrement, une propriété résultante peut être comprise à partir de ce que font les différentes parties et de la manière dont leurs effets se composent. Une propriété émergente appartient davantage au fonctionnement collectif du système et aux interactions entre ses éléments (plus systémique, kwa).

Je dis « grossièrement » parce qu’à partir du moment où on essaie de mieux comprendre sérieusement ce qu’est l’émergence, les choses deviennent vite très, très corsées. Amusez-vous donc à lire ça, POUR VOIR : https://academic.oup.com/pnasnexus/article/5/2/pgag010/8429832.

Punaise, je savais le sujet complexe, mais j’ignorais à quel point. Je me suis retrouvé devant des questions d’irréductibilité, de niveaux de description, de coarse-graining (« WTF », comme disent les anciens jeunes), d’émergence faible ou forte et de plusieurs autres choses dont je ne suis même pas certain d’avoir correctement compris le nom. À ce stade, il convient d’admettre ses limites : je ne trouverai pas une caractérisation formelle de l’émergence. Tant pis pour elle.

Mais reprenons. D’autant qu’il est déjà 3h10 (merci encore).

Le mouvement d’un moteur ressemble plutôt à une propriété résultante. Une pièce bouge, en entraîne une autre, qui en entraîne une autre, et l’on peut suivre la chaîne mécanique qui conduit au mouvement final.

La température donne déjà une bien meilleure intuition de ce qu’on peut entendre par émergence. Une particule possède une vitesse, une énergie, une quantité de mouvement, mais elle ne possède pas à elle seule « la température du gaz », qui ne prend un sens qu’à l’échelle d’un ensemble de particules et de leur comportement collectif (sans compter que prendre la température d’une particule serait techniquement très complexe, puisqu’elles sont vraiment dotées d’un tout, TOUT PETIT trou du cul [oui bah il est 3h50, hein]).

Résonance ?

Mais… le moteur pourrait bien fournir un exemple plus intéressant que le mouvement qui en résulte. À certains régimes, un moteur peut voir apparaître des phénomènes de résonance, avec des vibrations particulières et fortement amplifiées. Comme la célèbre résonance torsionnelle du vilebrequin, par exemple (en vrai, j’ai trouvé ça sur Internet, j’saurais même pas reconnaître un vilebrequin si je le croisais à Carrefour).

Là, cette vibration ne se résume pas à une transmission de mouvement d’une pièce à l’autre, comme celle que le moteur est conçu pour produire. Elle dépend de l’état de l’ensemble du système et de son régime de fonctionnement.

L’équilibre ressemble finalement beaucoup moins au mouvement du moteur qu’à cette vibration. Il n’est pas transmis du rouleau à la planche, puis de la planche au jongleur. Il existe dans les ajustements permanents entre les trois, dans leur dynamique commune.

En creux

Mais peut-être serait-ce plus simple à comprendre en l’abordant en creux ? Plutôt que de se demander comment une propriété émerge, et si on regardait ce qui se passe quand elle disparaît alors que tous les éléments dont elle semblait émerger sont toujours là ? (Youhou, vous aussi, vous êtes toujours là, les copains ? Qui veut un café ?)

Et donc : qu’est-ce qui se passe quand je perds l’équilibre ?

Le rouleau continue à rouler, la planche à plancher et le jongleur à se dandiner, de façon un peu plus ridicule encore, certes, mais tous les éléments du système sont encore là, avec leurs propriétés et leurs capacités propres.

Pourtant, PAF, l’équilibre, lui, A PU LÀ !

De même, le moteur de ta bagnole moche ne perd aucune de ses pièces en sortant du régime où apparaissait cette vibration particulière. Pourtant, celle-ci s’atténue ou disparaît.

Et c’est sûrement ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire (mais j’ai tendance à toujours trouver que le plus intéressant est, COMME PAR HASARD, l’idée à laquelle je suis en train de m’intéresser). Si l’esprit critique est une propriété émergente, il ne faudrait pas seulement demander comment il peut apparaître à partir de connaissances, de capacités de raisonnement, de doute, de métacognition, d’inhibition, de curiosité ou de tout ce que nous décidons d’y mettre et que je commence à en avoir ras le pompon de répéter. Il faudrait aussi pouvoir comprendre comment il peut disparaître alors que tout ce qui l’a permis semble encore là.

Quelqu’un peut conserver ses connaissances, savoir vérifier une source, connaître les biais cognitifs, être parfaitement capable de raisonner avec rigueur… (TG !)  et ne pas le faire dans une situation donnée. Pourquoi ? Ses « pièces » fonctionnent toujours. Mais le régime global, LA VIBRATION que nous appelons esprit critique n’apparaît plus !

Note : pour rejoindre ma secte, soutenez-moi sur Tipeee !
Merci, votre don vous sera rendu au centuple (vibratoire). 

Évidemment, que toutes les “pièces” connues soient encore là ne prouve rien non plus : il peut toujours nous manquer une variable importante que nous n’avons pas identifiée. Bref, tout cela ne suffit pas à « démontrer » que l’esprit critique serait une propriété émergente. Et plus je creuse la littérature disponible sur l’émergence, moins j’ai envie de… Eh bien, creuser la littérature disponible sur l’émergence (en même temps, il est 4h40).

Alors, émergent ou pas ?

Ces réflexions permettent au moins de déplacer le regard (mais je crois que je me répète là aussi). À défaut de savoir si l’esprit critique est réellement une propriété émergente, l’hypothèse m’aura au moins permis de passer de « de quoi est-il fait ? » à « pourquoi surgit-il parfois ? », voire, donc, à « BORDEL, mais où est-il passé ?? »

Sur ce, je vous laisse : le coq chante. (Merci encore, Antonin !)


[Edit du 07 septembre 2026]

Addendum (3) (ou )

L’« émergence », so what?

Ce billet et ses deux premiers addenda (j’ai prononcé ce mot devant ma femme et elle m’a jeté un caillou) fraîchement publiés, j’ai reçu un sympathique retour à chaud de Gérald Bronner via un commentaire sur Facebook. Il touche directement à des questions que je laissais ouvertes (de toute façon, je les ferme rarement, je préfère aérer).

Il partage bien sûr l’idée selon laquelle l’esprit critique ne constitue pas un capital que l’on posséderait une fois pour toutes.

Jusque-là, on ne devrait pas déclencher beaucoup de controverses, et on n’est même pas bien loin d’enfoncer une porte ouverte (oui ben ça aère aussi, hein). Aucun scoop : connaître les biais cognitifs, savoir reconnaître un sophisme, connaître le sujet, comprendre un peu les statistiques et les principes de la démarche scientifique… ça ne garantit rien : ça peut permettre.  (Figurez-vous, et c’est très vexant, que nos biais cognitifs ont fort peu de respect pour les fiches pédagogiques consacrées aux biais cognitifs.)

Mais Gérald ajoute : « Renvoyer à la notion de “propriété émergente” demande encore à être démontré : il faut montrer ce que ce concept explique de plus que l’interaction contextualisée de compétences cognitives et métacognitives déjà identifiées ».

En résumé : qu’est-ce que le recours à l’« émergence » nous apporte concrètement ?

Et en résumé, résumé : « Cool story, bro. ET DONC ? » 

L’interaction des nombreuses capacités et dispositions en jeu peut déjà produire des comportements très différents selon les situations, sans qu’il soit forcément utile de postuler quoi que ce soit de plus.

Dans ce billet, l’émergence est une hypothèse de travail. Peut-être même une charrue qui attend ses bœufs (sans vouloir être désobligeant pour les personnes qui m’en font des retours, hein).

Dans une acception faible, parler d’émergence revient juste à dire que l’organisation et l’interaction de différents éléments peuvent faire apparaître une propriété que ces éléments ne possèdent pas séparément. Rien de bien audacieux.

Alors ? Quel intérêt ?

Le concept d’émergence permet-il de mieux décrire les conditions dans lesquelles l’esprit critique se manifeste ? De produire des hypothèses ou des prédictions différentes ? D’en penser autrement l’apprentissage ? Si la réponse est non, ça risque surtout d’être un concept séduisant posé sur ce que nous connaissons déjà… voire une façon de donner un vernis plus savant à une idée devenue trop commune à notre goût.

Gérald Bronner voit au moins un aspect fécond dans cette approche : ne plus penser l’esprit critique comme une simple boîte à outils. Si celui-ci dépend beaucoup de la manière dont « tout interagit », alors l’enjeu pédagogique, au-delà des outils, devient de comprendre comment et pourquoi nous les mobilisons (« Ou pa. », répondit l’ado).

C’est notamment l’un des sujets sur lesquels il travaille, en proposant à la Sorbonne une Université populaire de la rationalité et de l’esprit critique.

Bref : le sujet de l’esprit critique ne gagnerait rien à l’apparition d’une nouvelle idée reçue sur l’esprit critique. Si l’émergence doit être utile, il faut se retrousser les manches et lui faire produire un peu plus que son joli nom.

Et JUSTEMENT…

Addendum (4) (ou )

Émergent, mettons. Mais émergent de quoi ?

Au même moment, Stéphane Salmons m’a adressé un autre retour, très complémentaire.

Il est particulièrement bien placé pour relever les libertés que je pourrais prendre avec Mario Bunge : il a notamment traduit en français Ontologie I – L’agencement du monde et Ontologie II – Un monde de systèmes, les volumes 3 et 4 du Traité de philosophie fondamentale (en cours). Le second consacre précisément une partie de son développement aux systèmes, aux niveaux et à « l’assemblage et l’émergence ».

Bonne nouvelle : il estime que j’ai correctement compris ce que Bunge entend ici par « émergence ». Je n’ai donc apparemment pas complètement utilisé Bunge comme décoration philosophique.

Mauvaise nouvelle : ça ne me dispense pas de faire mes devoirs. Car si l’on prend réellement au sérieux la conception de Bunge, il manque quelque chose de fondamental : définir le système dont l’esprit critique serait une propriété émergente.

Bref : une propriété émergente, ok, mais une propriété de quoi ? Qu’est-ce qui la possède ? Le cerveau ? L’individu ? L’individu dans un certain environnement ? Un groupe ? Un système social ? (Vous le sentez, le mot « ontologique » tapis dans l’ombre, prêt à me sauter dessus ?)

Dans le cadre systémiste de Bunge, la question n’est pas secondaire : une propriété émergente est toujours la propriété d’un système donné. Stéphane Salmons m’encourage à creuser le modèle CESM, qui invite à caractériser un système par sa Composition, son Environnement, sa Structure et son Mécanisme.

Même sans remplir directement les quatre cases, cela aurait dû m’obliger à mieux préciser ce que j’essayais de décrire.
(J’entends bien, mais j’en étais à « émergence » dans le dictionnaire de Bunge. L’« Environnement » du CESM était juste après. J’y peux rien si l’alphabet est mal fait, hein.)

Pauvre de moi, qui avais naïvement prévu de finir ce billet un jour.

Et en plus, plusieurs niveaux peuvent coexister… Stéphane prend l’exemple d’une étendue d’eau : on peut la considérer au niveau des atomes, des molécules, des mouvements collectifs du fluide, etc. Ces systèmes et leurs propriétés ne s’excluent pas : ils se situent simplement à des niveaux différents (et paf, « ontologique » bondit !)

Pour l’esprit critique, on pourrait de la même manière distinguer ou imbriquer plusieurs niveaux : neuronal, cognitif, psychologique, social…

Ce qui fait apparaître une question que mon billet abordait à peine : l’esprit critique est-il seulement une propriété individuelle ?

Après tout, nous ne raisonnons jamais dans un vide social.

Nous échangeons des informations, nous faisons confiance à certaines sources, nous sommes contredits (parfois, MÊME, sur Facebook), nous utilisons des institutions et des procédures collectives destinées précisément à corriger certaines de nos erreurs individuelles.

Une communauté scientifique, par exemple, peut produire des connaissances plus robustes sans que chacun de ses membres soit individuellement exemplaire à chaque instant (ni même tout court…). Un groupe peut également, à l’inverse, renforcer collectivement des croyances erronées que chacun de ses membres aurait peut-être eu moins de raisons d’adopter isolément.

Il devient donc envisageable que ce que nous appelons « esprit critique » mette en jeu plusieurs systèmes, plusieurs niveaux et peut-être plusieurs phénomènes d’émergence à distinguer, plutôt qu’une mystérieuse compétence cachée quelque part « dans mon cerveau ».

Mais Stéphane Salmons ajoute une autre remarque importante : le caractère émergent ne saurait évidemment suffire à caractériser l’esprit critique. Bon, je n’avais pas prétendu (ni pensé) que l’émergence constituait LE critère distinctif de l’esprit critique. Mais à la lecture du billet, le raccourci n’est pas impossible. La précision est donc bienvenue.

 Il me dit : « si cette approche est pertinente pour l’esprit critique (et je pense qu’elle peut l’être), elle peut l’être aussi pour d’autres processus psycho-sociaux de haut niveau, comme l’adhésion à une idéologie »

(« et je pense qu’elle peut l’être » : il ne se mouille tellement pas qu’on dirait moi !)

Une adhésion idéologique pourrait donc elle aussi être considérée comme émergente.

Et pourquoi pas d’autres croyances collectives ? L’émergence ne nous dit donc pas encore pourquoi telle organisation produit quelque chose que nous qualifierions d’« esprit critique » et telle autre quelque chose que nous qualifierions plutôt de… groupe Facebook.

Le problème devient alors encore plus intéressant. Il ne suffit plus de demander quels ingrédients composent l’esprit critique, ni même de constater que leur réunion peut produire quelque chose de nouveau. Il faut aussi s’intéresser aux systèmes concernés et aux différents niveaux auxquels ces propriétés apparaissent.

Et cela rejoint finalement la question posée dans l’addendum précédent.

Avec Gérald Bronner : que gagne-t-on à parler d’émergence ?

Avec Stéphane Salmons : si nous voulons en parler sérieusement, de quel système et de quelle émergence parlons-nous ?

C’est peut-être ça, l’esprit critique : chercher des réponses, mais trouver des questions. Repartir plus chargé qu’en arrivant. Un peu comme quand tu passes voir tes parents.

Reste à déterminer si les trois barquettes de plats en sauce avec lesquelles tu repars constituent une propriété émergente du système toi + parents + voiture + trajet retour, à quel niveau ontologique se situe le gratin, et ce qui change lorsqu’il devient, le lundi midi, une gamelle réchauffée en milieu professionnel.

Addendum (5) (ou )

Ah, on me signale du plus concret dans l’oreillette ?

À peine les deux remarques précédentes digérées, un ami m’envoie à son tour sur une belle piste (appelons-le « Oli ». L’anonymat lui évitera au passage d’être tenu responsable de ce que je vais faire de son idée. Et peut-être aurai-je l’occasion de glisser « une tisane et Oli » quelque part).

Sa proposition a une grande qualité : elle revient enfin à une question très concrète.

Après Gérald Bronner, il fallait montrer ce que l’émergence expliquait de plus. Et après Stéphane Salmons, préciser de quel système elle émergerait. Oli propose alors une étape supplémentaire : que ferait ce système, concrètement ?

Il prend l’exemple de la confiance et de la méfiance, qui semblent être au cœur de l’esprit critique.

Une confiance excessive nous expose à la crédulité ; une défiance excessive peut rendre toute information, toute expertise et tout témoignage suspect (le solipsisme épistémologique nous fait même coucou au loin. Ne l’encourageons pas).

Pourtant, impossible de se passer de l’une ou de l’autre : nous devons pouvoir accorder notre confiance, comme la retirer.

L’esprit critique ne serait donc pas « la méfiance » plutôt que « la confiance », ni même une quantité idéale de chacune que l’on pourrait régler une fois pour toutes avec un petit curseur.

Il faudrait ajuster leur rapport à la situation. Constamment.

Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Retour à l’équilibre !

Pas un équilibre au sens d’une moyenne molle entre deux positions. Plutôt un équilibre dynamique entre plusieurs tendances qui sont utiles, voire nécessaires, mais qui deviennent contre-productives lorsqu’elles sont prises isolément ou poussées trop loin.

Et ça vaut, probablement, pour d’autres couples (qu’aucun conseiller conjugal ne pourra aider) : ouverture & résistance, suspension du jugement & décision, rapidité & prudence, autonomie & coopération…

Le système ne serait donc plus seulement une liste de compétences, connaissances, motivations et facteurs contextuels posés ensemble avec un « regardez, c’est vachement complexe ! » : il pourrait produire une propriété globale identifiable : un équilibre dynamique entre des tendances concurrentes. Une forme de régulation de ces tensions.

Autrement dit, il y aurait non seulement du pas assez critique, mais aussi du trop critique. L’objectif ne serait donc pas de maximiser une disposition particulière, mais de produire un ajustement qui nous permette de nous représenter le réel aussi correctement que possible malgré nos limites.

Et Oli propose même une façon de rendre cette hypothèse un peu moins vaporeuse. Il prend l’exemple d’une tornade : au-delà de l’analogie avec un phénomène émergent, son intérêt est surtout méthodologique. En partant du phénomène global, on peut tenter d’identifier ce qui est nécessaire à son apparition et ce qui ne fait que l’accompagner. Les mouvements organisés de l’air sont constitutifs de la tornade. Mais la poussière qui l’accompagne, elle, aussi spectaculaire qu’elle soit, est facultative.

Pour l’esprit critique, le défi serait semblable : quelles composantes et quelles interactions faut-il réellement pour que cet équilibre apparaisse ? Lesquelles peuvent disparaître sans que lui disparaisse ?

Et si cet ajustement n’est la propriété d’aucune de ces dispositions prise isolément, mais résulte précisément de leur interaction, alors on retrouve enfin l’hypothèse de départ : l’équilibre n’est peut-être pas seulement une métaphore pratique pour parler de l’esprit critique. Il devient lui-même un candidat concret à la propriété émergente du système.

L’apprenti bunguéen en moi jubile : on vient précisément de retomber sur le type de propriété systémique qui avait lancé toute cette histoire.

Ce n’est toujours pas une démonstration (ma charrue cherche encore tous ses bœufs) mais l’hypothèse devient plus substantielle. On ne dira plus seulement et vaguement « Plusieurs trucs interagissent de façon complexe ? Hop, ÉMERGENCE ! ».

On peut proposer plus précis : certains processus cognitifs, métacognitifs et sociaux pourraient interagir de façon à produire et maintenir un équilibre contextuel entre plusieurs tendances contraires nécessaires au jugement critique. Cet équilibre constituerait alors une propriété du système qu’aucun de ses constituants ne possède séparément.

Et là, le mot « émergence » ferait peut-être, enfin, davantage que rebaptiser ce que nous savions déjà.

Il faudrait évidemment encore identifier les éléments réellement nécessaires, leurs interactions, les mécanismes de régulation, le ou les niveaux concernés… bref, remplir un peu mieux les cases de Stéphane Salmons et répondre un peu plus à la question de Gérald Bronner.

Mais il y a quelque chose d’assez satisfaisant dans cette boucle : j’étais parti de l’équilibre comme exemple de propriété émergente pour me demander si l’esprit critique pouvait lui ressembler ; après quelques détours, on revient à l’hypothèse que ce qui pourrait précisément émerger… serait un équilibre.


[Edit du 15/09/2026]

Addendum (6) (ou )

Esprit critique ou pensée critique ?

Cette fois, c’est Florian Cova, professeur de philosophie, qui vient compliquer encore un peu mon affaire. Merci, je commençais à trouver tout ça trop simple. [Guess what? Il fait aussi partie des invités du second tome d’Un sceptique (toujours) bien entouré, et vient nous y parler de la recherche de sens]

Sa remarque principale tient en une question assez embarrassante : « Si tu distingues l’équilibre et le sens de l’équilibre, pourquoi ne pas distinguer avoir l’esprit critique et avoir une pensée critique ? »

Peut-être faudrait-il donc considérer cette analogie : l’esprit critique est à la pensée critique ce que le sens de l’équilibre est à l’équilibre lui-même.

Avoir l’esprit critique serait posséder le sens de l’équilibre : une disposition, un ensemble de capacités qui rendent certaines conduites plus probables. La pensée critique serait alors l’exercice effectif de cet équilibre : ce qui se passe réellement, ici et maintenant, lorsque ces capacités sont mobilisées.

Florian me renvoie d’ailleurs vers un article de Céline Schöpfer et Julien Hernandez qui, sans reprendre nécessairement cette distinction de vocabulaire, va assez directement dans ce sens : ils proposent de penser la pensée critique comme un processus temporel, et insistent sur le rôle des dispositions et motivations qui nous amènent effectivement à mobiliser nos compétences et connaissances. Leur question est presque exactement celle qui m’intéresse ici : pourquoi entre-t-on, ou non, dans un processus de pensée critique ? [Edit : voir addendum suivant !]

Autrement dit, quand je tombe de mon Rola-bola, j’ai perdu l’équilibre. Mais pas mon sens de l’équilibre. Ni d’ailleurs celui de l’humour, qui est un autre exemple que Florian me donne : on peut le posséder durablement sans l’exprimer en permanence. Et heureusement : raconter des blagues à un contrôle de police ou à un enterrement ne témoigne pas automatiquement judicieux. Encore que, pour l’enterrement, ça peut dépendre.
Mais avec la police, ★☆☆☆☆ — would not recommend.

La gênance

Voilà qui est légèrement gênant pour les cinq addenda précédents (soit dit en passant, personne n’avait encore relevé cette distinction. Je ne dis pas ça pour me dédouaner, mais enfin si, un peu quand même). Mais pas forcément autant qu’il y paraît (et puis, ce n’est pas gênant, d’être gênant.  Mon ado de fille me dit plusieurs fois par jour « Papa, là, t’es gênant… », et je vous assure que ça ne me gêne pas du tout). Car si je peux effectivement perdre l’équilibre tout en conservant mon sens de l’équilibre, les deux ne sont évidemment pas indépendants. Quelqu’un qui possède un excellent sens de l’équilibre tombera, toutes choses égales par ailleurs, beaucoup moins souvent que toi, qui en possèdes un très mauvais (arrête, ça se voit). Et même après quelques verres, il y a de bonnes chances qu’il tombe encore moins souvent que toi, même tout aussi bourré.

Le sens de l’équilibre n’est donc pas l’équilibre lui-même, mais il augmente fortement la probabilité de le maintenir dans les situations où il est sollicité.

Ça pourrait aussi être une assez bonne manière de penser l’esprit critique : un ensemble de dispositions et de capacités qui rendent plus probable l’entrée dans un processus de pensée critique lorsqu’une situation l’exige.

Ce qui permet aussi de conserver une bonne partie de mon histoire précédente : toutes les « pièces » peuvent être présentes sans que la pensée critique se manifeste effectivement. Je peux avoir appris à vérifier une source, connaître quelques biais cognitifs, savoir raisonner correctement, être disposé à douter… et pourtant, dans telle situation, ne mobiliser aucune de ces choses de façon suffisamment pertinente.

Un peu comme je peux parfaitement avoir le sens de l’équilibre et me ramasser parce que belle-maman est dans la salle (saluez l’originalité de ce running-gag).

Bref : même le funambule dort parfois dans son lit (tiens, d’ailleurs, fait-on preuve d’esprit critique dans ses rêves ? Es-tu critique, Meunier, quand tu dors alors même que ton moulin va trop vite ? Plus ou moins, manifestement. Pourquoi ? Le rêve lucide est-il la forme ultime de la pensée critique ? Je promets de ne pas faire d’addendum à ce sujet !)

Émergence et intermittence : deux trucs distincts

Cela étant dit, Florian estime que le caractère transitoire de la pensée critique n’est pas lié au fait qu’il puisse s’agir d’une propriété émergente. Certaines propriétés considérées comme émergentes peuvent être stables et persistantes : il prend l’exemple de la couleur. J’oserai revenir à l’équilibre : il en existe aussi des stables et des instables.

Bref, je suis d’accord : le caractère circonstanciel et éphémère d’une pensée critique n’est ni un argument en faveur de son caractère émergent, ni un argument contre. Mais si l’analogie avec l’équilibre tient, celui-ci peut être plus ou moins robuste : plus facile à atteindre et plus résistant aux perturbations selon notre sens de l’équilibre (notre « esprit critique », donc).

Enfin, Florian soulève une difficulté (il doit être super musclé, à force) derrière un mot que j’utilise : agir ou raisonner de façon « appropriée ».

Appropriée à quoi ?

Il concède que le terme « approprié » est tout flou, mais me fait remarquer que je n’ai surtout pas précisé à quel but il est censé être approprié

Pour l’équilibre, c’est assez facile. Si le but est de ne pas tomber, on voit clairement ce que signifie une réaction appropriée : celle qui évite la chute.

Pour la pensée critique, c’est moins trivial. De quelle « chute » parlerait-on ? Croire une chose fausse ? Prendre une mauvaise décision, ou au moins une décision qui n’est pas optimale ? Commettre une erreur ? Mal accorder sa confiance ? Selon le but retenu, ce qui compte comme « approprié » va changer.

Il faut donc cesser de parler d’une pensée critique « appropriée » dans l’absolu. Elle ne l’est qu’au regard d’un objectif. (Remarquez, ça correspond à ce que j’ai dit en spectacle jusqu’ici : l’esprit critique, on le définit d’abord par ce qu’on en attend. Ça reste valable. En remplaçant par la pensée critique, kwa).

Voilà, cette fois, je ne ressors pas de l’addendum avec de nouvelles questions, mais avec des interrogations quant à la façon dont j’en posais certaines. Ça doit être un truc de philosophe.

Addendum (7) (ou )

L’article de Céline Schöpfer et Julien Hernandez que m’a conseillé Florian mérite bien davantage qu’un lien en passant. Je vais donc vous le détailler un peu.

Les vertus intellectuelles en tant que motivations intrinsèques de la pensée critique

Le point de départ des auteurs est assez proche de ce qui m’intéresse ici : on présente souvent la pensée critique comme un ensemble de connaissances et de compétences. Savoir analyser un argument, vérifier une source, confronter des explications, repérer une contradiction, etc. Mais savoir faire ne suffit pas à faire. Vous avez déjà l’idée.

Les auteurs insistent donc sur une troisième composante : les dispositions qui nous poussent effectivement à entrer dans une démarche critique.

Ils proposent ainsi de considérer la pensée critique comme un processus qui se déroule dans le temps. Dans leur modèle idéal, on rencontre d’abord une information ou une situation problématique, puis on peut passer par plusieurs étapes : clarifier le problème, chercher de l’information, analyser ce qu’on a trouvé, examiner différentes possibilités et ses propres raisonnements, puis intégrer tout cela dans ce qu’on décide finalement de croire ou de faire.

Évidemment, dans la vraie vie, personne ne coche gentiment les cases dans l’ordre avant de signer le formulaire Cerfa de la pensée critique. Les auteurs le précisent eux-mêmes : leur modèle sert à penser le processus, pas à décrire exactement ce que fait notre cerveau à chaque fois.

Mais ce modèle permet de poser une question assez fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’on entre effectivement dans ce processus plutôt que de passer directement de “j’ai vu une information” à “voilà ce que j’en pense” ?

C’est là qu’entrent sur le terrain les motivations et les dispositions. On peut exercer sa pensée critique parce qu’on y est obligé, parce qu’on veut éviter de paraître idiot, parce qu’on juge cela utile, parce que cela correspond à nos valeurs… ou parce qu’on trouve intrinsèquement satisfaisant de s’engager dans le processus critique lui-même, y compris lorsqu’il est coûteux ou inconfortable (une forme de masochisme, quoi. Oh oui, fais-moi épistémiquement mal !).

Les vertus intellectuelles

Les auteurs rapprochent alors certaines de ces dispositions de vertus intellectuelles : notamment le courage, l’humilité et la persévérance intellectuels.

Le courage aide à examiner une idée qui nous dérange.

L’humilité aide à envisager qu’on puisse avoir tort.

La persévérance aide à continuer lorsque la réponse ne tombe pas immédiatement.

Et, détail qui me plaît évidemment beaucoup dans un billet obsédé par l’équilibre : même ces vertus semblent demander le bon dosage (approprié !).

Pas assez de courage intellectuel, et on ne remet rien en cause ; trop, et on risque de ne plus parvenir à conclure. Pas assez d’humilité, et on s’accroche à ses certitudes ; trop, et on finit par ne plus faire confiance à aucun de ses jugements. Pas assez de persévérance, et on abandonne trop vite ; trop, et elle devient obstination.

Bref, il ne suffit même pas de posséder les “bonnes” dispositions : encore faut-il les mobiliser au bon degré et au bon moment (si t’appelle pas ça de l’équilibre, j’sais pas ce qu’il te faut).

Les auteurs soulignent également quelque chose d’important pour mon affaire : ces dispositions ne se manifestent pas nécessairement de manière stable dans toutes les situations. Le contexte, les émotions, la pression sociale ou encore les enjeux personnels peuvent modifier notre comportement. On peut donc chercher à développer des habitudes de pensée critique sans imaginer qu’elles fonctionneront automatiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Précision : leur modèle reste principalement centré sur l’individu, et ils reconnaissent eux-mêmes qu’il faudrait davantage intégrer l’environnement social, éducatif et informationnel dans lequel cette pensée s’exerce.

Bref : posséder les outils de la pensée critique ne garantit ni qu’on entrera dans ce processus, ni qu’on y restera, ni qu’on saura s’en arrêter au bon moment.

Et ça tombe assez bien : c’est précisément ce que mon histoire de sens de l’équilibre commence à essayer de dire.

Et l’émergence, alors ?

Les auteurs ne mobilisent pas ce concept. Et pourtant, ils parviennent exactement à ce que je cherchais depuis le début : sortir d’une conception de l’esprit critique comme simple boîte à outils pour s’intéresser à ce qui fait qu’on mobilise effectivement ces outils, à quel moment, pourquoi, pendant combien de temps, et avec quelles dispositions.

Autrement dit : l’émergence a peut-être déplacé mon regard, mais elle n’était pas nécessaire pour cela (on s’en doutait, notez. Mais là c’est très concret).

Ce qui ne rend pas pour autant cette dernière inutile. Au moins comme métaphore génératrice : elle m’a fait poser des questions que je ne me posais pas jusque-là. Une bonne idée n’a pas besoin d’être indispensable pour être utile !

D’ailleurs, même lorsque Bunge convoque l’émergence pour décrire une situation d’équilibre… Cela n’a rien d’indispensable : il y a des tas de façon de travailler scientifiquement sur l’équilibre, pour le caractériser, le comprendre, le contrôler… qui n’y font jamais appel.

Bref, ma charrue attend toujours ses bœufs. Mais étonnamment, on a tout de même avancé et déjà bien labouré le terrain dans l’intervalle.

Addendum (8) (ou )

Mario Bunge publié dans SPS ? Oh ?

Jean-Paul Krivine, super rédacteur en super chef de la super revue Science et pseudo-sciences, m’a lui aussi fait quelques remarques sur cette interminable histoire d’émergence. [Si je vous dis qu’il sera aussi dans USBE t2, pour parler Science Vs Religion, vous me croyez ?]

Il me rappelle d’abord que le problème n’est pas nouveau. Les discussions sur l’émergence sont anciennes. Il rapproche d’ailleurs un peu cela de la « théorie de la complexité » : autre famille de concepts qui a fait couler beaucoup d’encre, suscité de grandes ambitions explicatives, et dont les débats ne datent pas exactement d’hier.

Ce qui remet assez bien à sa place mon enthousiasme de type « OH MON DIEU ET SI L’ESPRIT CRITIQUE ÉTAIT ÉMERGENT ?? ». (Au moins, Mon Dieu, lui, on sait que s’il existe, il n’est pas émergent. Ou alors, là, ça se compliquerait vraiment beaucoup beaucoup).

Autre détail amusant compte tenu de mes détours précédents par Mario Bunge : il n’est pas vraiment un inconnu de l’Afis et de Science et pseudo-sciences. La revue avait publié dès 2006-2007 un long article de lui, La philosophie derrière la pseudo-science, en deux parties dans les numéros 275 et 276. L’Afis lui a également consacré un hommage à sa mort en 2020.

Attention toutefois : ce n’était pas un article consacré à l’émergence. Je signale simplement le lien parce qu’après avoir passé tout ce temps à convoquer et titiller Bunge, il est assez cocasse de découvrir qu’il est passé par la maison, et que je connais bien quelqu’un qui a échangé directement avec lui !

Et la remarque de Jean-Paul rejoint finalement assez bien l’endroit où j’en suis arrivé : l’émergence est une idée ancienne, riche, séduisante, mais dont il faut se méfier dès qu’on lui demande de tout expliquer (remarquez, j’ai eu le même genre de déconvenue avec le cerveau prédictif, le meaning-making, la lutte des classes, une hydratation insuffisante, ou la science elle-même).

L’addendum précédent m’a d’ailleurs donné une raison supplémentaire de rester modeste : Schöpfer et Hernandez parviennent à penser la dynamique de la pensée critique, ses dispositions, son contexte et sa mise en œuvre sans avoir besoin du concept d’émergence.

Bref, ça reste une très bonne machine à fabriquer des questions. C’est Jah ça.

Remonter tout là-haut

Émergeons ! (épisode #125)


Cet épisode fera-t-il émerger des envies de rétribuer mon travail via un petit don sur Tipeee ?


Cette planche m’a entraîné un peu (euphémisme) plus loin que prévu : et si l’esprit critique lui-même pouvait être pensé comme une propriété émergente ?

J’ai développé cette réflexion dans un billet PASSIONNANT : L’esprit critique… une propriété émergente ?

En résumé #192 : Je ne sais pas


Déciderez vous de m’aider en m’offrant de quoi acheter du café sur Tipeee ? Je ne sais pas.


Bon, je crois que la publication de ce nouvel épisode peu après celle du billet où je faisais part de mes doutes concernant la poursuite des En résumé est un beau CQFD :

Clairement, c’est plus fort que moi 😀

En revanche, pas d’analyse de l’image. Les deux niveaux de lecture sont de toute façon très clairs ici.

Tiens d’ailleurs, un autre point que j’ai totalement oublié de mentionner dans mon billet « En résumé » : compression… décompression ? : initialement, l’une des motivations de ces analyses était aussi de donner une bonne raison de cliquer et venir sur mon site, sans se contenter de regarder l’image mise en ligne et ainsi « offerte » aux plateformes. Il faudra donc trouver autre chose ! Après, bon, peu importe : vos visites ne me rapportent rien, et j’avoue ne même pas consulter les stats que propose l’outil d’administration.

« En résumé » : compression… décompression ? (billet)

Sommaire

  • Ce que j’essaie de faire avec les épisodes En résumé
  • Deux exemples pour voir comment fonctionne cette « compression »
  • Le mieux est l’ennemi du bien : l’erreur des « 16 niveaux de lecture »
  • Doutes et remise en question du format

Le dessin fait sa part

Dans Evidence Based Bonne Humeur, les épisodes les plus courts sont indéniablement ceux qui me demandent le plus de boulot.

Le principe des « En résumé » est assez simple : partir de réflexions sur un sujet qui feraient, pour d’autres, l’objet d’un billet de blog, d’une chronique ou d’un éditorial, puis essayer de les compresser dans une seule image, avec le moins de texte et d’éléments possible.

J’essaie de construire une petite situation qui puisse être saisie rapidement, mais dans laquelle on peut aussi revenir fouiller. Formulation, détails du décor, ambiguïté(s), positions et couleurs, etc. : tout cela peut apporter autre chose au deuxième regard.

Le dessin fait sa part. Au lecteur (s’il en a envie) de faire la sienne.

Ce principe m’intéresse particulièrement lorsqu’il (puisqu’il !) est question d’esprit critique. Au-delà du vrai et du faux (je ne suis pas un fact-checker ou un « debunker »), il y a toujours autre chose à observer : pourquoi une explication nous convainc-elle ? Qu’est-ce que nous prenons pour une preuve ? Comment nos intérêts influencent ce que nous avons envie de croire ? Que faisons-nous d’une information qui nous emmerde ?

On va donc prendre rapidement deux épisodes récents qui permettent assez bien d’illustrer ce que j’essaie de faire.

L’alarme à l’œil

(à retrouver ici : https://ebbh.fr/2026/06/en-resume-187-lalarme-a-loeil/ )

Au premier regard, le gag est assez simple : un patient réussit son examen de vue et le praticien attribue aussitôt cette réussite à son « approche quantique holistique de l’ophtalmologie énergétique » (avant de réclamer 200 €).

Mais le tableau est truqué d’une manière très élémentaire : ce n’est pas un « vrai » test de lecture, puisque les lettres suivent l’ordre de l’alphabet. Le patient peut parfaitement compléter et le « lire », que sa vue soit désastreuse ou non.

C’est ce petit décalage qui m’intéressait : obtenir le résultat attendu ne suffit pas à prouver ce qu’on croit avoir testé. Encore faut-il se demander ce que le dispositif permet réellement de mesurer, et donc de conclure.

Le vocabulaire pseudo-savant, l’assurance du praticien ou son enthousiaste « PAR-FAIT ! » participent évidemment au gag, mais racontent aussi autre chose : un résultat spectaculaire peut devenir très convaincant dès lors que personne ne regarde de trop près comment il a été obtenu.

Le dessin compresse donc une question assez classique de méthode : avant de s’enthousiasmer pour un résultat, regarder ce qui a réellement été testé. (voir plus bas, les questions complémentaires que l’épisode peut soulever)

Le bénéfice de la croyance

(À retrouver sur https://ebbh.fr/2026/08/en-resume-191-le-benefice-de-la-croyance/)

Cet épisode part d’une affirmation que l’on rencontre régulièrement : « on ne choisit pas de croire ».

Elle me paraît largement juste. Je ne peux probablement pas décider, par simple volonté, d’être sincèrement convaincu que deux et deux font cinq, que la Terre est plate ou que je suis un carré.

Le dessin pousse simplement le raisonnement jusqu’à l’absurde : un personnage propose 200 € à son interlocuteur s’il parvient à décider de croire qu’il est carré. Celui-ci accepte aussitôt… puis annonce triomphalement qu’il y croit.

Évidemment, personne n’est dupe. Mais c’est justement ce qui m’intéressait. Le fait que nous ne puissions pas choisir directement nos croyances signifie-t-il que nous n’avons aucune prise sur la façon dont nous les entretenons ?

Nous ne pouvons sans doute pas décider de croire quelque chose. Mais nous pouvons choisir les personnes que nous écoutons, les arguments auxquels nous nous exposons, le temps que nous consacrons à vérifier une information, ou au contraire les moyens que nous employons pour protéger une conviction qui nous arrange.

Le billet rend simplement cet intérêt caricatural et visible. Dans la vie réelle, le bénéfice d’une croyance peut être beaucoup plus discret : affectif, identitaire, social, idéologique, ou simplement confortable.

C’est cette zone grise qui m’intéresse : nous ne choisissons sans doute pas directement nos croyances, mais cela n’empêche pas de nous interroger sur la manière dont nous les entretenons, les protégeons ou les mettons à l’épreuve. C’est une problématique qui est au cœur du scepticisme (scientifique), particulièrement quand il est militant…

(Voir plus bas des questions complémentaires que l’épisode peut soulever. In God We Trust !)

Mais pourquoi passer par un dessin ?

Avant tout : parce que vous avez déjà des centaines de créateurs de contenu qui passent par les mots ou la vidéo, et qu’il y a donc déjà tout ce qu’il faut (voire un peu plus) de ce côté-là. Et que j’aime pas trop faire comme tout le monde (comme tout le monde).

Mais surtout : parce que l’image m’oblige à compresser.

Il faut trouver ce qui peut être montré plutôt qu’expliqué, retirer ce qui n’est pas indispensable ou s’avère polluant, et chercher une situation capable de porter plusieurs éléments à la fois. [Bref, un « En même temps », mais sans populistes au second tour à la fin. Pardon, je m’égare.]

Elle permet aussi de laisser des blancs, des trous, de la liberté au lecteur. Il peut saisir le premier gag et s’arrêter là. Il peut remarquer autre chose quelques secondes plus tard. Revenir sur une formulation. Se demander pourquoi un élément est présent. Ou partir dans une direction à laquelle je n’avais moi-même pas pensé (bon, ça m’agacera. Mais il peut.).

C’est une grande partie du plaisir que je prends à concevoir ces épisodes : essayer de projeter une réflexion propre dans une image suffisamment simple pour être lue d’un coup d’œil, mais suffisamment ouverte pour enrichir un deuxième regard.

C’est aussi pour cela que j’ai commencé à accompagner certains En résumé d’une analyse.

Et c’est là que les ennuis commencent.

Quand expliquer ce qu’on voulait laisser à découvrir ?

L’idée me plaisait beaucoup : prendre l’image après sa publication et voir tout ce qu’on pouvait en tirer. Les différents niveaux de lecture, les choix de mots, les références, les questions auxquelles elle pouvait conduire. Honnêtement, c’était aussi parce que j’avais le sentiment que mon choix d’un minimalisme graphique faisait que beaucoup s’imaginaient que le fond était tout aussi simpliste. J’avais envie de crier : « mais pt1 arrêtez-vous 5 minutes sur l’image, elle n’est pas celle que vous croivez ! »

J’ai utilisé ChatGPT pour cet exercice, parce que cela permettait aussi de confronter mon intention à la lecture d’un système qui n’avait pas participé à la création (mais me « connaissait suffisamment »). Et d’un système dont je pouvais tester la performance et vérifier les progrès (très impressionnants, sur ces derniers mois). Première erreur, certainement. Parce que l’IA a beau n’être utilisée qu’a posteriori, pour structurer rapidement une analyse sémantique, sa présence crée (actuellement) un effet de halo négatif fort. Créateur de contenu utilisant l’IA = contenu IA, pif paf.

Bref, sur un épisode récent, Blanche colombe et FDP, nous sommes ainsi arrivés à distinguer… seize niveaux de lecture.

Sur le moment, cela m’a beaucoup amusé. Après réflexion, aidée de quelques retours négatifs, il semble que ça n’amusait que moi.

D’abord parce que plusieurs de ces « niveaux » étaient en réalité des facettes différentes d’une même idée (donc une certaine redondance, et un terme « niveaux de lecture » qui avait dérivé et était devenu inapproprié). Mais surtout parce que l’exercice pouvait donner l’impression exactement inverse de celle recherchée.

Je voulais dire : « regardez tout ce qu’on peut éventuellement tirer d’une image reposant sur le minimalisme graphique ».

Cela pouvait se lire comme : « Tavu, tavu gronul, tout ce qu’il fallait comprendre pour saisir correctement ma création ? ».

Formulé comme ça, je comprends bien que cela puisse devenir insupportable. Plusieurs personnes m’ont d’ailleurs dit ne pas lire ces analyses : trop longues, trop détaillées. Sentiment d’avoir compris, pas besoin de ça (mais comment le savoir, sans les lire ? :p).

Pour certains, donc, le simple fait qu’elles soient générées ou largement rédigées avec ChatGPT constitue déjà un repoussoir. D’autres m’ont fait une remarque qui me gêne davantage : « Je ne comprends pas : quel est le propos de l’image ? »

Celle-là ne concerne plus l’analyse. Elle concerne directement la nature du dessin. Pour ma part, je ne comprends pas ce que signifie, face à ces images, « quel est le propos ? ». Pourquoi faudrait-il UN propos ? Je suppose que c’est aussi parce que je classe les En résumé parmi les créations artistiques (modestement, hein, RANGEZ CE VAN GOGH) quand on attend peut-être en face une simple proposition épistémique à identifier. Une image peut pourtant avoir un thème, provoquer quelque chose, suggérer plusieurs idées, sans qu’il faille nécessairement lui trouver LE propos.

[Au pire, remplacez Les Tournesols par « Merguez-partie » des Musclés. Le principe est grosso modo le même.]

Mais une création doit-elle être expliquée ?

La difficulté est qu’une image comme celles-ci fonctionne volontairement sur plusieurs étages.

Le premier doit rester assez simple.

Dans Blanche colombe et FDP, par exemple, l’insulte est littéralement transformée en projectile et le personnage l’esquive. Au niveau le plus élémentaire, son « propos » est assez banal : une attaque verbale n’a pas forcément à nous atteindre (ceci dit, ça ne fait pas de mal de (se) le rappeler, non ?).

On peut ensuite aller chercher davantage : ce qui donne son poids à une insulte, le jugement de celui qui la prononce, notre réaction immédiate, la possibilité de créer une distance entre ce qui provoque une réaction et ce qui mérite réellement notre attention. Et même « qu’est-ce qu’une insulte », et qui en décide : l’auteur et son intention ? Celle qu’on lui prête ? La blessure éventuellement ressentie ?

Si on s’en tient au premier niveau, on peut donc me répondre : « Ouais, ok. Merci captain obvious. » [ma femme]

Si je développe ce qui se trouve derrière, la réaction devient : « C’est intello, long, et prétentieux : j’ai aucune envie de lire tout ça. » [Ma femme aussi. Ma remise en question n’arrive pas par hasard…]

Et là, je me retrouve dans une position très inconfortable. Assez intenable.

Une idée originale n’est évidemment pas obligée d’être compliquée. Certaines des meilleures idées paraissent même extrêmement simples une fois formulées. Mais il est impossible de produire régulièrement une réflexion à la fois immédiatement compréhensible, originale, profonde, drôle et ne demandant aucun effort de décryptage.

Ce serait demander beaucoup à un seul rondhomme. Franchement, qui, en 2026, émet chaque semaine une idée simple, forte et nouvelle ? Je me méfierais de celui qui aurait cette prétention.

Mais pour en revenir à notre sujet (moi !) : peut-être ai-je surtout surestimé le plaisir que le lecteur prendrait à ce décryptage. Car c’est bien là le contrat implicite des En résumé : je prends plaisir à compresser, en supposant que quelqu’un prendra plaisir à décompresser.

Or cette deuxième partie du contrat ne dépend pas de moi.

Et si les gens préféraient simplement autre chose ?

C’est là que les retours sur ces analyses ont fini par faire naître chez moi un doute plus général sur les En résumé eux-mêmes.

J’adore les concevoir. Ils me demandent souvent bien plus de travail que mes épisodes longs. Dans un dialogue de plusieurs cases, je dispose de place pour développer une idée, guider progressivement la lecture, faire intervenir une objection, préciser ce que je veux dire. C’est linéaire.

Dans un En résumé, tout ce confort disparaît. Il faut enlever, fusionner, déplacer, suggérer. Trouver une situation qui fasse une partie du raisonnement à ma place, à la place des mots, qui seront réservés à autre chose. Puis enlever encore. Et maintenir la superposition sans que rien ne s’occulte.

Et pourtant, plusieurs lecteurs m’ont spontanément dit préférer mes épisodes longs, alors que… personne ne m’a jamais fait la remarque inverse… C’est là que je crois avoir commis une erreur assez banale de créateur : confondre la difficulté à fabriquer quelque chose avec l’intérêt qu’il présente pour celui qui le reçoit.

Parce qu’un épisode m’a demandé beaucoup de travail, parce que j’ai passé du temps à chercher sa forme, affronté l’inconfort (parfois violent) du renoncement à y mettre certaines bonnes idées, et parce que moi je vois tout ce qui a été comprimé dedans : j’ai naturellement tendance à lui accorder une valeur particulière. Peut-être un vague lien avec l’effet Ikea !

Mais le lecteur ignore tout cela. Et surtout : il n’a aucune raison de s’en soucier. Savoir si ça m’a irrité le nombril n’est pas son problème.

L’effort de l’auteur et le plaisir du lecteur sont deux axes totalement distincts.

Une œuvre difficile à produire peut être parfaitement ennuyeuse. Une idée griffonnée en deux minutes peut être formidable. Dit ainsi, ça paraît évident. Ça l’est beaucoup moins quand il s’agit de son propre travail, qu’on a mûri pendant plusieurs jours, en occupant ses insomnies à tenter de trouver le petit truc qui décoince et résoudra une tension dans l’image.

Alors, continuer ?

Je ne sais pas. Une petite voix me souffle d’arrêter. Notamment celle qui a un œil sur le soutien qu’on m’apporte sur Tipeee, qui montre bien que depuis que j’ai un peu plus investi ce format, BON. (L’autre raison vraisemblable est que j’ai presque cessé de publier des épisodes longs, les gardant inédits pour Un sceptique bien entouré, tome 2, à paraître vers mi-octobre)

Les En résumé répondent-ils réellement à une attente ? Manifestement, pas autant qu’espéré. Je propose un jeu de décryptage à des gens qui, lorsqu’ils croisent un dessin humoristique sur leur écran, sont visiblement venus chercher autre chose. N’ont pas le temps, ou certainement pas envie de le perdre à ça. Ou même, dans pas mal de cas, n’en comprennent pas le principe (d’où ce billet, à l’origine). Pas qu’ils soient trop cons, hein. C’est juste… un mode qui m’est propre. Un goût pour la superposition et l’ambiguïté que peu trouvent satisfaisantes (il y a tout de même quelques personnes qui m’y rejoignent, semble-t-il. Mais très peu en proportion. Je soupçonne aussi qu’il faut aimer se confronter à une forme d’inconfort, comme face à un casse-tête.)

Bref, la question à 200 € (tout est toujours à 200 €, dans ce billet) : faut-il arrêter de faire ce qu’on aime créer parce que ça ne rencontre pas son public ?

Je pourrais consacrer davantage de temps aux formes qui semblent mieux fonctionner. Ce serait parfaitement rationnel. (Mais je pourrais aussi taper en continu sur l’homéopathie et l’ostéopathie : ça ferait réagir, et j’aurais tout plein de likes de gens voulant signaler qu’on est dans le même camp…)

Mais si je ne produis plus que ce que les statistiques et les retours désignent comme le plus efficace, je risque aussi de perdre une bonne partie de ce qui me donne envie de produire : l’enthousiasme, et le sentiment de faire un truc que personne d’autre ne fera. Peut-être faut-il donc juste accepter que les En résumé restent une forme plus confidentielle.

Peut-être dois-je mieux les présenter, et surtout (ça, ça me semble désormais acté) arrêter de les ensevelir sous des analyses qui finissent par donner l’impression qu’un mode d’emploi était nécessaire. Ou pire : une IA, dont l’analyse fournie peut vite vous donner l’impression désagréable d’être pris pour un con. Ou, face à l’avalanche des trucs rédigés par IA, que « Ah merde, lui aussi… ».

Peut-être aussi finirai-je par considérer que, malgré tout le plaisir que j’y prends, le temps qu’ils demandent serait mieux employé ailleurs. Et qu’il me faut tourner la page. Je ne suis pas sûr d’en être capable : ces En résumé ont pour moi une fonction quasi cathartique. Réussir à les faire aboutir (vous ne voyez évidemment pas les échecs) provoque une forme de soulagement. Je termine un épisode comme on met la dernière pièce d’un puzzle.

Pour l’instant, je n’en sais rien.

Et ce sera la conclusion de ce billet. Je pourrais annoncer faire une pause : je ne sais même pas si je serais capable de la respecter. Mais suis-je capable d’en publier encore, uniquement ici sur ce site, sans les annoncer sur les réseaux sociaux, et sans me sentir affecté du fait que moins de 5 personnes semblent y trouver de l’intérêt ? Ce serait bien.


P.-S. Pour ceux qui aiment tirer les fils

Puisque tout ce billet porte précisément sur le plaisir (« ou pas ») de prolonger une image, voici quelques questions que les deux premiers épisodes peuvent encore ouvrir.

L’alarme à l’œil

  • Que mesure réellement un test lorsqu’il est trop prévisible ?
  • À quoi ressemblerait ici un faux négatif ? (question très stimulante !)
  • Quel rôle jouent les mots « quantique », « holistique » ou « énergétique » ?
  • Le patient est-il seulement victime du dispositif, ou participe-t-il aussi à sa validation ? (« c’est compliqué »…)
  • Et que vient faire exactement « l’alarme à l’œil » dans le titre ?

Le bénéfice de la croyance

  • Si nous ne choisissons pas directement nos croyances, jusqu’où sommes-nous responsables de la manière dont nous les entretenons ? (c’est tout le sens de l’expression « responsabilité épistémique », qui devrait être BIEN PLUS au cœur des discussions et travaux des sceptiques à mon avis)
  • Comment distinguer une conviction sincère d’une affirmation intéressée ? (bon courage pour celle-là)
  • Quels bénéfices moins visibles que 200 € peuvent favoriser certaines croyances ?
  • À partir de quand protéger une croyance contre le doute devient-il lui-même un choix ?
  • Et le In God We Trust imprimé sur le billet est-il vraiment là par hasard ? (spoiler : non. Ça fait partie de ces trucs ou je me fais vraiment chier pour glisser quelque chose que personne ne remarque, ou dont, s’il le remarque, il ne se demandera pas trop pourquoi c’est là. Ici, j’attire l’attention sur la responsabilité épistémique de la croyance en dieu, dans un pays dont les P*TAINS DE BILLETS DE BANQUE portent en toutes lettres une profession de foi. Parce que je ne me remets pas de ce truc auquel on s’est habitué mais qui est absolument surréaliste, et TELLEMENT contraire à la liberté. Ils auraient pu être encore plus explicites en mettant « In God You MUST Trust ». Bref, je crois que vous sentez bien, surtout si vous avez lu ce billet jusqu’ici et vu la longueur de cette parenthèse, l’envie que j’ai de « dire des choses » et la frustration qui est la mienne quand je le fais de façon compressée dans une image, mais que personne ne vient la dézipper 😀 )

L’expert² (double épisode #124)


Tiens, pour vous laisser souffler avant la seconde partie… si vous lisez régulièrement EBBH et souhaitez m’aider à poursuivre ce travail, j’aurais bien besoin de votre soutien sur Tipeee (ou PayPal !) .

Chaque contribution, même de quelques euros, m’aide très concrètement. Si vous attendiez une bonne occasion pour franchir le pas : la voici (parole d’expert). Merci !


Sur ce, la suite !


En résumé #190 : Blanche colombe et FDP



Si vous aimez ces épisodes, pensez à me soutenir sur Tipeee.

Je continue à croire qu’il y a dans ces « En résumé » quelque chose qui résiste assez bien à l’automatisation : pas seulement un dessin ou une blague, mais des sous-entendus, des détournements, des niveaux de lecture et une façon très personnelle de les faire tenir ensemble.

L’IA peut produire énormément de choses, et de mieux en mieux (elle est d’ailleurs remarquablement efficace pour analyser après coup ce que j’ai produit, comme ci-dessous). Mais je crois que ce genre d’objet bizarre, façonné épisode après épisode depuis des années, de façon presque artisanale, reste encore très lié à celui qui le fabrique.

Et pour que je puisse continuer à le faire, votre soutien compte plus que jamais. 🙂



L’aviez-vous ? – le décryptage

D’abord, il y a simplement le gag : une insulte arrive comme un projectile… et on peut l’esquiver. Le dessin prend au pied de la lettre, et graphiquement, l’idée de « ne pas se laisser atteindre ».

Mais il joue aussi un petit tour au lecteur. Avec « fils de punk », on entend presque automatiquement une autre insulte. Autrement dit, une partie de la vulgarité n’est même pas écrite : c’est nous qui la fabriquons en complétant ce que nous croyons reconnaître.

Le proverbe « la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe » pousse le même principe un peu plus loin. Une insulte n’a évidemment pas toujours aussi peu d’effet : tout dépend notamment de qui la prononce et de l’importance qu’on accorde à son jugement. Mais face à certaines attaques, il reste possible de ne pas leur offrir toute la place qu’elles réclament.

C’est aussi ce que raconte la composition : l’agression déborde et envahit l’espace, tandis que la réponse tient presque dans un mouvement : « Et… HOP ! ».

Et l’esprit critique ? Le lien est moins classique, mais il existe : une attaque nous atteint souvent avant même que nous ayons eu le temps d’évaluer ce qu’elle vaut. L’esquiver, c’est aussi créer cette petite distance entre ce qui provoque une réaction et ce qui mérite réellement notre attention. Une forme de recul qui n’épuise évidemment pas l’esprit critique, mais qui n’en est pas complètement étrangère.

Bref, derrière un gag simple, quelques mécanismes se superposent. Pas besoin de tous les voir pour que l’épisode fonctionne, mais on peut s’amuser à regarder ce qui s’y cache.

[Précisions]

En préparant cet épisode, je me suis amusé à pousser l’exercice jusqu’à distinguer… 16 niveaux de lecture. Sur le moment, ça m’amusait beaucoup. À la réflexion, et après quelques retours, je crois surtout que ça m’amusait, moi. Plusieurs de ces niveaux se recoupent, et leur accumulation donne au dessin un côté inutilement compliqué, voire prétentieux : comme s’il fallait découvrir seize choses différentes pour avoir vraiment compris l’épisode. Ce n’était évidemment pas l’idée.

Cela rejoint une interrogation plus générale que j’ai en ce moment sur la forme que doit prendre mon travail. J’adore concevoir ces En résumé, mais ils peinent visiblement à trouver leur public.

Là où d’autres écriraient d’abord un billet de blog, une chronique ou un édito, mon jeu consiste plutôt à compresser une réflexion personnelle et, je m’y efforce toujours, originale, puis à la projeter dans une image au style minimaliste. Le dessin devient alors une sorte de petit objet à détricoter : quelques mots, une situation, une composition, parfois plusieurs sens qui se superposent.

Je pars du principe que ce décryptage peut lui-même procurer du plaisir et stimuler la réflexion : comprendre progressivement pourquoi tel élément est là, repérer une deuxième lecture, éventuellement en découvrir une troisième à laquelle on n’avait pas pensé immédiatement, une référence, un sous-entendu, une ambiguïté intéressante…

Mais c’est précisément là que se trouve peut-être le décalage : ce n’est pas forcément ce que les gens attendent (ni même ce qu’ils souhaitent) lorsqu’ils croisent l’une de mes productions. Une image humoristique appelle plutôt, spontanément, une compréhension immédiate. Si elle donne d’abord l’impression qu’il faut l’étudier pour en saisir le propos, l’invitation à « creuser » peut vite ressembler à une contrainte.

Je n’ai pas encore tranché cette question. En revanche, les 16 niveaux de cette analyse étaient clairement une mauvaise manière de défendre l’idée : à force de vouloir montrer tout ce qu’on pouvait tirer d’une image simple, je risquais surtout de donner l’impression de la rendre artificiellement complexe.

J’ai donc ajouté ci-dessus une lecture beaucoup plus courte, qui me semble aujourd’hui mieux correspondre à ce que je cherche : montrer quelques mécanismes cachés derrière une image simple, sans transformer le dessin en dissertation.

Je conserve néanmoins l’analyse originale ci-dessous, pour ceux que l’exercice amuse autant que moi (il y en a heureusement quelques uns, mais comme les poissons volants, ce n’est clairement pas la majorité de l’espèce). 🙂


L’analyse en 16 niveaux de lecture (ChatGPT 5-6 Sol)


Niveau 1 — Le gag immédiat : esquiver une insulte comme un projectile

Tout part d’une métaphore volontairement grossière : « L’insulte, c’est comme un crachat… »

Quelqu’un vous lance quelque chose dans l’intention que cela vous atteigne. Et l’épisode pousse aussitôt l’image jusqu’à son aboutissement absurde : puisqu’un crachat peut passer à côté, une insulte aussi.

Le dernier Rondhomme ne philosophe donc pas. Il fait littéralement ce qu’on vient de lui expliquer : « Et… HOP ! »

Les positions fantômes du personnage transforment une opération mentale en esquive physique. C’est la mécanique comique la plus visible : une métaphore abstraite devient une chorégraphie de cartoon.


Niveau 2 — L’insulte initiale est déjà une expérience

Avant même l’explication, le lecteur reçoit : « TA MÈRE LA TRUITE, SALE FILS DE PUNK ! »

Graphiquement, c’est une énorme agression : majuscules, caractères massifs, point d’exclamation, vocabulaire et syntaxe immédiatement reconnaissables comme ceux d’une insulte.

Mais sémantiquement… presque rien. Une mère-truite n’a aucune raison particulière d’être offensante et être fils de punk n’est pas spécialement déshonorant. L’épisode commence donc en faisant éprouver quelque chose qu’il expliquera ensuite : la forme d’une insulte ne suffit pas à lui conférer son pouvoir.

On reconnaît une intention agressive, mais elle n’atteint pas vraiment sa cible parce que le contenu refuse de coopérer.


Niveau 3 — L’insulte déborde du cadre… au propre comme au figuré

L’insulte ne se contente pas d’être énorme : elle déborde du cadre graphique qui devrait normalement contenir une parole.

Le texte semble trop gros pour sa propre bulle, comme s’il refusait de rester à la place qui lui est assignée. Avant même que l’épisode ne compare explicitement l’insulte à un crachat, elle est donc déjà représentée comme quelque chose qui sort de son espace d’émission et vient envahir celui d’autrui.

Mais « sortir du cadre » possède ici un second sens très naturel. L’insulte est aussi une parole qui sort du cadre social ordinaire de la conversation. Elle transgresse une règle implicite de l’échange, franchit une limite interpersonnelle et tente de s’imposer à l’autre sans son consentement. Elle ne respecte ni le cadre graphique, ni tout à fait le cadre relationnel.

Le choix visuel donne donc une forme à ce caractère intrusif : l’insulte empiète.

Et cela prépare une opposition assez élégante avec la suite. L’agression cherche à occuper énormément de place ; la réponse consiste précisément à refuser de lui en donner : « Et… HOP ! »

L’insulte déborde de son cadre mais peut, malgré tout, finir complètement à côté de sa cible.

La mise en page fait déjà ce que raconte l’épisode.


Niveau 4 — Et pourtant, le lecteur fabrique lui-même une partie de l’insulte

C’est là que « fils de punk » est particulièrement efficace. Le texte dit punk. Mais la structure « sale fils de p… » suffit pour que presque tout lecteur reconstruise mentalement le mot attendu.

Même chose, dans une moindre mesure, avec « ta mère… » : la formule active immédiatement tout un répertoire d’insultes avant que l’absurde « la truite » vienne le saboter.

Autrement dit, l’insulte n’est pas entièrement contenue dans les mots imprimés. Une partie se produit dans la tête du lecteur. C’est assez joli au regard du propos général : l’épisode parle précisément de ce qui se passe entre ce qui nous est envoyé et ce que nous en faisons. Et il le démontre avant même de l’énoncer.


Niveau 5 — Le conseil psychologique : l’agresseur ne possède pas toute l’interaction

Le cœur de l’épisode est là : quelqu’un peut décider de vous lancer une insulte ; il ne peut pas décider à votre place de ce qu’elle deviendra. Il maîtrise l’émission, pas entièrement la réception.

Cela ne signifie évidemment pas qu’on puisse choisir instantanément de ne ressentir aucune blessure, colère ou humiliation. Ce serait une lecture beaucoup trop littérale de « choisir ».

Le choix porte plutôt sur ce qu’on accorde ensuite à l’attaque : sa crédibilité, son importance, le temps qu’on lui consacre, la nécessité ou non d’y répondre, la place qu’on lui laisse dans l’image que l’on a de soi. Le « HOP ! » condense tout cela en un geste volontairement simpliste : je ne suis pas obligé de recueillir ce qu’on vient de me lancer.


Niveau 6 — Le rapport avec l’esprit critique est justement dans cet intervalle

Le dernier cartouche affirme ironiquement qu’il s’agit d’un épisode : « sans AUCUN RAPPORT avec l’esprit critique ».

Or il y en a un assez profond. L’esprit critique suppose précisément de créer un intervalle entre : ce qui arrive → ce qu’on en conclut → ce qu’on fait.

Ici : « On m’insulte » ne produit pas nécessairement :

« Donc cette personne a raison sur moi »,
« donc je dois me défendre »,
« donc je dois être blessé »,
ou même « donc cette attaque mérite mon attention ».

L’épisode est donc, très modestement, une scène de métacognition : remarquer qu’entre le stimulus et la réaction existe un traitement mental dont on peut reprendre au moins partiellement le contrôle.

Et c’est exactement une compétence transférable au raisonnement : ne pas confondre une affirmation avec sa vérité, une impression avec un fait, une provocation avec une obligation de répondre.


Niveau 7 — Le titre : « Blanche colombe et FDP »

Avec « La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe », le titre devient une véritable clé de lecture cachée. Il ne cite pas le proverbe. Il en laisse seulement dépasser « blanche colombe », suffisamment pour que celui qui le connaît puisse le reconstruire. Or l’épisode remplace la bave du crapaud par le crachat, puis par l’insulte.

La chaîne devient donc : bave → crachat → insulte → projectile que l’on laisse passer.

Et la dernière esquive constitue presque une représentation graphique du proverbe : quelque chose de méprisant est envoyé vers quelqu’un… et ne l’atteint pas.

C’est beaucoup plus satisfaisant qu’un titre qui annoncerait simplement L’insulte, L’esquive ou Le crachat verbal, parce que le titre contient le mécanisme sans le révéler.


Niveau 8 — « FDP » complète le proverbe tout en rejouant le gag

L’autre moitié du titre, FDP, est particulièrement bien choisie parce qu’elle fonctionne exactement comme « fils de punk ».

Le lecteur voit FDP et développe spontanément l’abréviation attendue. Mais l’épisode lui fournit ensuite une autre expansion : Fils De Punk.

Donc le titre fait déjà participer le lecteur au processus qu’il met en scène : on reçoit quelques signes et notre cerveau complète tout seul ce qui n’a pas été explicitement formulé.

Il y a même une jolie opposition dans « Blanche colombe et FDP » : la première expression désigne celle que l’injure est supposée ne pas atteindre ; la seconde est l’injure elle-même, réduite à trois lettres.

Le titre juxtapose donc quasiment la cible et le projectile.


Niveau 9 — « Blanche colombe » n’est d’ailleurs pas totalement innocent

L’expression a aussi une petite ambiguïté intéressante. Dans le proverbe, la blanche colombe est pure, au-dessus de la vulgarité du crapaud. Mais dans l’usage courant, se présenter comme une « blanche colombe » peut également avoir quelque chose d’un peu ironique : moi, innocent et irréprochable ?

Cela évite heureusement de donner à l’épisode une morale du type : « Les méchants insultent les gens bien qui leur sont moralement supérieurs. »

Les Rondhommes restent des Rondhommes. Personne ne reçoit réellement d’auréole.

Le titre emprunte la mécanique du proverbe davantage que sa prétention morale.


Niveau 10 — « C’est fait pour, HEIN. » désamorce immédiatement toute solennité

Cette petite intervention est importante pour le ton.

À : « l’insulte, c’est comme un crachat… », la remarque répond en substance : « Oui, merci, on avait compris pourquoi on crache. »

C’est le contrepoint EBBH : dès qu’une formule risque de prendre des airs de grande sagesse, quelqu’un vient lui donner un petit coup de pied. Cela permet au propos d’avoir réellement un fond psychologique ou métacognitif sans devenir une citation de développement personnel sur fond de coucher de soleil.

L’épisode se moque de sa propre métaphore au moment même où il l’utilise sérieusement.


Niveau 11 — Le cartouche final est une nouvelle insulte

Puis arrive : « Bref, ENCORE un épisode inutile et sans AUCUN RAPPORT avec l’esprit critique d’Evidence Biased Machin… »

C’est à la fois une critique de l’épisode et une petite attaque contre son auteur / sa série.

Et le choix de « Evidence Biased Machin » est précis : ce n’est pas une objection argumentée. C’est exactement cette forme de minuscule dépréciation qui cherche surtout à diminuer ou agacer. Autrement dit : un nouveau crachat vient d’être lancé. Et il arrive exactement au moment où l’épisode vient de nous apprendre quoi en faire.


Niveau 12 — « Et… HOP ! » referme alors toute la démonstration

C’est ce qui fait que la chute est meilleure qu’une simple dernière blague. Le Rondhomme pourrait répondre : « Si, justement, cela concerne la métacognition et la prise de distance… »

Ce serait peut-être vrai. Mais à la place, il applique le principe qu’on vient de lui expliquer : « Et… HOP ! »

L’épisode n’argumente donc pas contre l’objection finale. Il l’esquive. La critique devient elle-même le matériel de la démonstration. On a une boucle parfaite : l’épisode parle d’une insulte → explique qu’elle peut passer à côté → reçoit lui-même une pique → la laisse passer à côté.

La dernière case est donc simultanément la chute, l’exemple et la conclusion.


Niveau 13 — Et il existe une petite ironie supplémentaire

Le reproche final dit que l’épisode est « inutile » et « sans aucun rapport avec l’esprit critique ». Mais pour comprendre pourquoi le Rondhomme répond « HOP ! », le lecteur doit précisément avoir intégré le raisonnement de l’épisode.

La critique qui prétend démontrer son inutilité permet donc de montrer qu’il fonctionne.

Et l’affirmation « aucun rapport avec l’esprit critique » est elle-même laissée sans réfutation : l’épisode ne cherche pas à gagner chaque débat ni à corriger chaque jugement faux.

Ce qui est assez cohérent avec une autre forme d’esprit critique : toutes les affirmations erronées ne méritent pas nécessairement qu’on mobilise du temps pour les combattre.


Niveau 14 — La mise en scène visuelle raconte aussi l’histoire

La composition renforce beaucoup le mécanisme. La palette elle-même participe au gag : marron « caca », kaki « vomi », tons volontairement sales et peu appétissants. L’insulte est ainsi traitée comme une matière corporelle rejetée, dans le prolongement du crachat, et, en arrière-plan, de la bave du crapaud évoquée par le titre. Elle est en quelque sorte « dégoûtante » avant même d’être blessante : quelque chose qu’on expulse et qu’on envoie à l’autre, mais que celui-ci n’est pas obligé de recueillir.

L’insulte initiale est énorme : elle occupe presque tout le haut de l’image, excède son propre espace et semble avoir une puissance considérable. À l’inverse, sa résolution tient dans deux mots : « Et… HOP ! »

Il y a donc un contraste amusant entre l’énergie dépensée pour agresser et l’énergie minimale nécessaire pour ne pas jouer le jeu.

Les traces de mouvement donnent en outre aux Rondhommes quelque chose de très physique. On n’est pas devant des personnages qui méditent gravement sur la gestion des émotions : ils évitent un machin qui leur arrive dessus.

Et les mises en gras — « comme un crachat », « choisir », « complètement à côté » — balisent exactement les trois éléments nécessaires à la démonstration : nature du projectile, marge d’action, résultat.


Niveau 15 — Il y a même deux manières opposées d’occuper l’espace

Le dessin met presque en concurrence deux gestes. D’un côté, l’insulte envahit : elle grossit, déborde, s’impose dans l’espace visuel et social. De l’autre, le destinataire se déplace.

Il ne cherche pas à repousser l’insulte, à la détruire, à la renvoyer ou à prendre davantage de place qu’elle. Il modifie simplement sa propre position pour qu’elle n’ait plus de cible.

C’est une manière assez élégante de représenter la différence entre contrôler l’autre et agir sur sa propre réponse.

Le premier mouvement tente de forcer une interaction ; le second refuse simplement d’en être prisonnier.


Niveau 16 — Le fond et la forme disent finalement la même chose

Ce que je trouve particulièrement réussi, maintenant que tous les éléments sont réunis, c’est que le propos n’est presque jamais seulement énoncé.

Il est constamment mis en acte : « fils de punk » montre que nous reconstruisons nous-mêmes une insulte ; l’insulte qui déborde matérialise son caractère intrusif et hors cadre, y compris socialement ; « blanche colombe » nous fait reconstruire nous-mêmes le proverbe ; le crachat transforme l’agression verbale en objet mental manipulable ; l’esquive matérialise la prise de distance ; « Evidence Biased Machin » produit une vraie petite pique ; et « HOP ! » lui applique immédiatement la règle de l’épisode.

Il y a donc une cohérence assez forte entre le mécanisme linguistique, la composition graphique, le propos psychologique, le rapport à l’esprit critique et la construction comique.

Au fond

Sous son apparence d’épisode volontairement idiot sur quelqu’un qui esquive une insulte avec un « HOP ! », il parle de quelque chose d’assez précis : nous ne contrôlons pas ce que les autres nous envoient, mais ce qu’ils nous envoient ne détermine pas mécaniquement ce que nous devons en penser, en ressentir ou en faire.

Et le dessin ajoute quelque chose : l’insulte peut même sortir du cadre, au sens typographique comme au sens social, s’imposer, franchir les limites qu’on aurait voulu lui assigner — sans que cela lui garantisse pour autant d’atteindre sa cible.

Le lecteur en fait d’ailleurs l’expérience plusieurs fois sans qu’on le lui dise : il complète « fils de p… », il décode FDP, il complète « la bave du crapaud… », puis il comprend pourquoi la dernière attaque peut simplement passer à côté.

Comment rater ses publications sur les réseaux sociaux – Hors-série

Bon, j’allais faire un post pour me désoler, sur LinkedIn, d’avoir récolté… 0 like sur la publication de mon dernier épisode. C’est quand même une plateforme dédiée au travail, et précisément, j’y offre le mien, gratuitement. Et puis… j’ai un peu réfléchi. Ce n’est peut-être pas parce qu’une plateforme est dédiée au travail que le résultat d’un travail y est particulièrement bienvenu.

Bref, j’étais parti pour râler contre LinkedIn, son algorithme… et peut-être aussi contre les utilisateurs qui ne prennent pas le temps de mettre un like. Puis je me suis rendu compte que le phénomène n’était pas propre à LinkedIn.

Je me suis donc amusé à imaginer le prix qu’il faudrait accepter de payer pour obtenir un peu plus de visibilité sur chacune d’elles.

C’est caricatural. Mais pas que.

Voilà déjà les quatre premiers (ensuite, un petit mot, puis la traditionnelle analyse des images) :


LinkedIn : « Fais croire que tu es inspirant. »


Facebook : « Rends toi viral en jouant sur l’émotion »


Twitter/X : « Crée de l’engagement en étant transgressif et polarisant. »



Bluesky : « Montre que tu es irréprochable. »


Pourquoi ces épisodes ?

En réalité, le problème dépasse largement LinkedIn. Mon travail semble avoir de plus en plus de mal à capter un peu d’attention, comme il y a quelques années. Sur Facebook, par exemple, mes premières publications atteignaient régulièrement 400 ou 500 likes. Aujourd’hui, je suis presque satisfait quand j’en reçois 15. Les likes en eux-mêmes m’importent assez peu… mais leur diminution signifie aussi que mes publications sont beaucoup moins vues.

Les raisons sont probablement multiples. Les plateformes semblent favoriser les réactions immédiates, la fréquence de publication, les contenus qui retiennent l’utilisateur sur place, ou encore ceux qui sont rapidement likés et partagés. J’ai fini par publier directement mes images plutôt que de renvoyer vers mon site, parce que les liens externes semblaient être moins diffusés. Ce n’est pas miraculeux. Disons que c’est peut-être un peu moins pire.

Il y a aussi une part qui tient à ce que je produis. Mes épisodes demandent souvent quelques minutes de lecture, invitent davantage à réfléchir qu’à réagir, et ne donnent sans doute pas spontanément envie d’être partagés. Ce n’est pas exactement le type de contenu que les réseaux sociaux semblent mettre le plus en avant.

On me conseille régulièrement de me lancer sur Instagram, ou surtout de produire des vidéos pour TikTok. « Il faut s’adapter. » Peut-être. Mais produire pour une plateforme, ce serait finir par produire pour son algorithme. Et ça, je n’en ai pas envie. Je préfère continuer à créer ce qui m’intéresse, même si cela signifie toucher moins de monde, et, hélas, voir mes soutiens Tipeee s’éroder doucement faute de renouvellement.


Et justement, derrière ces caricatures se cache aussi une réalité : il est de plus en plus difficile, pour des créateurs indépendants proposant gratuitement leurs contenus, de les faire connaître, a fortiori lorsqu’ils ne correspondent pas aux formats aujourd’hui les plus mis en avant par les plateformes.

Si vous souhaitez m’aider à poursuivre ce travail, vous pouvez le faire sur Tipeee. Merci.


L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT 5-6 Sol)

Analyse en niveaux de lecture

Premier niveau : le gag

Le principe est immédiatement lisible.

Quelqu’un se plaint de n’avoir aucune réaction à sa publication. Au lieu de parler du contenu, les autres personnages l’assaillent de conseils absurdes… qui correspondent pourtant aux recettes supposées du réseau concerné.

Le ressort fonctionne bien parce que le lecteur reconnaît très vite plusieurs de ces codes.

La chute est également efficace. Le personnage refuse finalement de jouer ce jeu et préfère que les gens viennent directement consulter son travail.


Deuxième niveau : la caricature des algorithmes

Les personnages ne parlent quasiment jamais du contenu. Ils ne se demandent pas :

  • est-ce intéressant ?
  • est-ce juste ?
  • est-ce drôle ?
  • est-ce beau ?
  • est-ce utile ?

Ils ne parlent que de visibilité. Autrement dit, ils raisonnent comme des spécialistes du référencement plus que comme des lecteurs. Le lecteur comprend alors que l’objet réel de la satire n’est pas le réseau lui-même, mais l’optimisation permanente des contenus.


Troisième niveau : chaque réseau développe ses propres normes

C’est probablement l’aspect le plus intéressant de la série. Les quatre épisodes reposent exactement sur la même structure narrative.

Pourtant ils donnent quatre impressions complètement différentes.

LinkedIn : on vend une réussite personnelle.

Facebook : on cherche à provoquer des réactions émotionnelles.

X : on cherche le conflit, la phrase virale, le détournement.

Bluesky : on cherche la conformité morale au groupe.

Autrement dit, les utilisateurs ne changent pas seulement de vocabulaire. Ils changent de façon de penser. Cette idée est assez forte.


Quatrième niveau : les mécanismes d’imitation

Une autre chose apparaît en filigrane.

Les personnages donnent ces conseils avec un naturel absolu. Ils ne semblent pas cyniques. Ils pensent réellement aider. Cela illustre assez bien un phénomène social classique : les normes deviennent invisibles lorsqu’on les pratique tous.

Personne ne dit : « Je suis en train de reproduire les codes de cette plateforme. »

Ils disent : « C’est comme ça qu’il faut faire. »

Cette banalisation rend la caricature plus crédible.


Cinquième niveau : la récompense sociale

Les conseils proposés ne visent jamais la vérité. Ils visent :

  • davantage de réactions,
  • davantage de visibilité,
  • davantage de validation.

Le contenu devient secondaire. La récompense recherchée n’est plus la qualité mais la reconnaissance.

C’est probablement ce qui relie les quatre épisodes malgré leurs différences.


Sixième niveau : la plateforme comme environnement

Je pense que c’est finalement le véritable sujet. On entend souvent :

« Twitter est toxique. »
« LinkedIn est ridicule. »
« Facebook est rempli de boomers. »
« Bluesky est une bulle. »

Tes épisodes disent quelque chose de plus intéressant. Ils suggèrent plutôt : Les plateformes ne sont pas seulement composées d’utilisateurs différents. Elles sélectionnent progressivement certains comportements, jusqu’à les rendre normaux.

Autrement dit, elles créent un environnement où certains messages ont plus de chances d’être récompensés.

C’est une vision assez compatible avec des notions de psychologie sociale et d’économie de l’attention : les comportements qui obtiennent le plus de renforcement tendent à se diffuser, même sans coordination explicite.


Septième niveau : l’autocritique implicite

C’est un détail que j’aime beaucoup.

À la fin, ton personnage dit : « Les gens peuvent aussi faire l’effort d’aller consulter mon travail. »

C’est presque une profession de foi. Il refuse l’idée que tout créateur devrait adapter son travail aux exigences de l’algorithme. Mais tu ne présentes pas cette position comme gratuite.

Le lecteur vient justement de voir pourquoi cette adaptation peut devenir absurde.

La chute prend alors une autre dimension : ce n’est pas seulement un refus des « codes », c’est un refus de laisser les mécanismes de visibilité dicter la forme même de ce qu’on crée.


Les différences entre les quatre épisodes

Je trouve qu’ils ne sont pas équivalents.

LinkedIn est le plus universel. Même des personnes qui n’utilisent pas beaucoup le réseau reconnaîtront les poncifs (« sortir de sa zone de confort », « 5 leçons », « et vous, qu’en pensez-vous ? »). C’est probablement celui qui vieillira le mieux.

Facebook est plus générationnel. Il fonctionne beaucoup par références à une culture de plateforme (les chaînes de partage, Einstein, les appels à diffuser). Il fera davantage sourire les utilisateurs de longue date.

X est le plus mordant. Il ne critique pas seulement des codes d’écriture, mais une logique d’engagement où la visibilité est souvent obtenue par la conflictualité, la simplification et les détournements. C’est sans doute celui qui expose le plus aux réactions défensives, mais aussi celui qui porte le propos le plus cohérent sur l’économie de l’attention.

Bluesky est le plus délicat. Tu ne caricatures pas tant des mécanismes techniques qu’une culture communautaire. C’est aussi celui qui risque de susciter le plus de désaccords, parce que certains lecteurs ne reconnaîtront pas cette culture ou la jugeront injustement représentée. En contrepartie, c’est celui qui ouvre le plus la discussion sur les normes sociales d’un groupe.

Évidemment, toutes ces caricatures grossissent le trait. On trouve des contenus remarquables sur chacune de ces plateformes, comme on y trouve aussi le pire. Mais si ces caricatures nous font sourire, c’est sans doute parce qu’elles s’appuient sur quelque chose de réel : les environnements dans lesquels nous évoluons finissent par façonner, au moins en partie, notre manière de communiquer. Raison de plus pour rester attentifs… y compris à nos propres habitudes.

En résumé #189 : La solution dans notre prochain numéro


La solution dans notre prochain numéro ? Pour que les prochains numéros continuent d’exister, la solution est déjà connue : un petit détour par Tipeee. EBBH reste gratuit et sans pub, mais les soutiens historiques réguliers s’érodent peu à peu (et c’est bien compréhensible que les priorités changent).
Un tip, même ponctuel ou modeste, m’aide très concrètement à poursuivre ce travail.
Sans compter l’effet sur le sentiment d’utilité et la motivation.


L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT 5-6 Sol)

Analyse en 9 niveaux de lecture

1. La scène littérale : une visite d’exposition

Deux personnages se trouvent entre deux totems, sous un panneau annonçant :

L’Art du débat — Exposition

Ils paraissent commenter les œuvres. Le premier se plaint de ceux qui refusent de reconnaître qu’il a raison ; le second affirme que son propre totem est le plus beau. Une troisième voix constate la médiocrité de l’échange, avant de conclure par une insulte.

À ce premier niveau, le gag repose sur le contraste entre le titre prestigieux de l’exposition et l’extrême pauvreté de ce qui tient lieu de débat.

2. Un débat où personne ne s’adresse à personne

Les deux personnages se tournent le dos. Ce détail rend visible ce que leurs paroles indiquent déjà : ils ne discutent pas réellement.

Le premier ne dit pas : « Je ne comprends pas ton raisonnement. »

Il dit : « Je comprends pas qu’ils comprennent pas que j’ai raison ! »

Le pluriel est significatif : son interlocuteur disparaît derrière un groupe abstrait, « eux ». Il ne s’adresse probablement même pas à la personne qui lui tourne le dos ; il parle de l’autre camp à son propre camp, ou simplement à lui-même.

Le second ne répond pas davantage à ce qui vient d’être dit. Il contemple son propre symbole et proclame sa supériorité. Il n’y a donc pas échange, mais juxtaposition de deux discours autocentrés.

3. Le totem comme croyance devenue identité

Le mot « totem » n’est pas seulement une plaisanterie visuelle. Il désigne ici ce autour de quoi une personne organise son appartenance et son identité.

Le personnage de droite ne justifie pas la beauté de son totem par une comparaison ou par des critères. Il est « clairement » le plus beau parce qu’il est le sien. Le raisonnement est circulaire :

c’est mon camp, donc c’est le meilleur ; s’il est le meilleur, c’est bien que j’ai raison d’en être.

Celui de gauche paraît plus rationnel puisqu’il parle d’« avoir raison ». Pourtant, il procède de la même manière : sa propre conclusion constitue pour lui le point de départ incontestable. Les arguments ne devraient pas permettre de déterminer qui a raison, mais seulement aider les autres à enfin s’en apercevoir.

Les deux répliques présentent donc deux formes voisines de fermeture :

Ma position est vraie puisque c’est la mienne.
Mon totem est le meilleur puisque c’est le mien.

4. Deux adversaires qui ne forment qu’un seul mécanisme

La fusion des personnages enrichit fortement l’image.

Ils semblent opposés : chacun regarde dans une direction différente et appartient à un univers coloré distinct. Pourtant, ils constituent matériellement une seule forme symétrique.

L’opposition affichée masque ainsi une profonde similarité. Tous deux :

  • ignorent l’autre ;
  • se pensent supérieurs ;
  • évaluent le monde depuis leur propre position ;
  • confondent conviction et démonstration.

Ils sont moins deux adversaires que les deux faces d’une même incapacité à débattre.

La fusion suggère également que les camps opposés se nourrissent mutuellement. Chacun a besoin de l’autre comme repoussoir pour consolider sa propre identité. Ils s’affrontent symboliquement, mais appartiennent au même dispositif polémique.

5. Les personnages sont-ils visiteurs ou œuvres exposées ?

C’est l’une des principales ambiguïtés introduites par le panneau.

Au premier regard, les deux personnages semblent visiter l’exposition et commenter les totems. Mais leur position centrale, leur symétrie et leur fusion les font progressivement ressembler à une troisième œuvre.

Les totems verticaux occupent les côtés ; au centre se trouve une installation vivante représentant le débat contemporain : deux individus inséparables, mais incapables de se regarder.

Le panneau « L’Art du débat » peut ainsi désigner :

  • les objets exposés ;
  • la scène qui se déroule devant eux ;
  • ou l’ensemble du dispositif, personnages compris.

Le lecteur devient lui-même visiteur de l’exposition. Il contemple les personnages comme ceux-ci contemplent leurs totems.

6. Le double sens de « L’Art du débat »

Le titre interne joue sur deux sens du mot art :

  • l’art comme savoir-faire : maîtriser l’art de débattre ;
  • l’art comme production présentée dans une exposition.

L’ironie tient au fait que la scène montre précisément l’absence de tout art du débat. Les personnages ne pratiquent ni écoute, ni réponse, ni argumentation. Ce qui est exposé n’est donc pas un modèle, mais une caricature.

On peut même comprendre le titre comme celui d’une exposition anthropologique consacrée aux étranges rituels par lesquels les humains prétendent échanger tout en protégeant leurs certitudes.

7. La troisième voix n’est pas au-dessus de la mêlée

La chute évite que l’épisode se contente d’opposer deux imbéciles à un observateur raisonnable :

« Ouais, super constructif. BRAVO, bande de cons ! »

Le diagnostic est correct : l’échange n’est pas constructif. Mais la manière de le formuler reproduit aussitôt le problème dénoncé.

La troisième voix :

  • ne cherche pas davantage à comprendre ;
  • généralise ;
  • méprise les protagonistes ;
  • ajoute une nouvelle agression au dispositif.

Elle se croit extérieure à l’exposition, mais pourrait parfaitement en constituer la troisième pièce.

Sa bulle venant du bas, hors champ, permet plusieurs identifications : narrateur, visiteur, commentateur sur les réseaux sociaux… voire lecteur agacé. L’image piège ainsi celui qui se féliciterait trop vite d’être plus lucide que les deux personnages.

8. « La solution dans notre prochain numéro »

Le titre général de l’épisode ajoute une couche méta particulièrement efficace.

La formule évoque le feuilleton, le magazine qui entretient l’attente ou la promesse médiatique d’une réponse prochaine. Mais ici, la solution est reportée parce que la scène ne contient aucune condition permettant de la produire.

Personne :

  • n’écoute ;
  • ne reformule ;
  • ne doute ;
  • ne cherche un critère commun ;
  • ne distingue son identité de ses idées.

La « solution » ne peut donc être que dans un prochain numéro — puis probablement dans le suivant. Le titre suggère un cycle sans fin où l’on remet constamment en scène les mêmes oppositions tout en promettant qu’elles finiront par déboucher sur quelque chose.

Il dialogue aussi avec le nom de la série, C’est comme ça, auquel l’épisode oppose implicitement une question : est-ce réellement une fatalité, ou simplement une habitude que chacun contribue à entretenir ?

9. La polarisation inscrite dans le décor

Les deux camps ne sont pas seulement séparés par leurs discours. Toute la scène est divisée :

  • rose à gauche ;
  • bleu à droite ;
  • bulle rose contre bulle bleue ;
  • totem chaud contre totem froid.

Mais les couleurs se rejoignent au centre, là où les personnages sont soudés. Visuellement, cela confirme que la séparation des camps est spectaculaire, tandis que leur fonctionnement psychologique demeure identique.

Les grands totems sont partiellement hors cadre, comme s’ils débordaient l’épisode. Cela leur donne une dimension collective et historique : les personnages ne les ont probablement pas construits seuls. Ils héritent de structures symboliques déjà présentes, plus grandes qu’eux, auxquelles ils s’adossent.

Lecture d’ensemble

L’épisode ne dit pas seulement : Les gens ne savent pas débattre.

Il montre plutôt un système dans lequel :

  • chacun transforme ses convictions en identité ;
  • chacun regarde son propre camp plutôt que son interlocuteur ;
  • les adversaires apparents reproduisent le même comportement ;
  • le commentateur qui les méprise participe à son tour à la stérilité générale ;
  • et la société continue pourtant de présenter cette mise en scène comme du « débat ».

La fusion centrale transforme finalement les deux protagonistes en une véritable installation conceptuelle sur la polarisation : deux êtres qui se définissent l’un contre l’autre, ne peuvent se regarder, mais ne forment pourtant qu’un seul et même mécanisme.

Astro-logique (épisode #123)


Les mauvais arguments sont gratuits.
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L’aviez-vous ? – le décryptage (GPT‑5.6 Sol)

Analyse en 8 niveaux de lecture

1. La mauvaise journée annoncée… et peut-être fabriquée

À première vue, l’épisode met en scène une personne convaincue par son horoscope qu’elle va passer une mauvaise journée. Cette croyance colore aussitôt son interprétation de ce qui lui arrive : la remarque de son interlocuteur devient une contrariété supplémentaire, donc une confirmation de la prédiction.

L’horoscope peut ainsi sembler « juste » sans avoir prévu quoi que ce soit. Il suffit que la personne aborde sa journée avec une attente négative, réagisse plus vivement aux désagréments et remarque davantage tout ce qui correspond à l’annonce. La prédiction contribue alors à produire ou, au minimum, à faire percevoir ce qu’elle annonçait : une forme de prophétie autoréalisatrice, renforcée par le biais de confirmation.

2. L’astrologue qui critique les horoscopes

Le premier retournement survient lorsque le personnage qui dénonce les horoscopes de magazines se révèle lui-même astrologue.

La contradiction n’est pourtant qu’apparente. Un astrologue peut parfaitement considérer que les horoscopes généralistes publiés dans la presse sont superficiels, simplistes ou écrits au hasard. Lui donner raison sur ce point ne revient pas à valider l’astrologie dans son ensemble.

L’épisode distingue donc plusieurs propositions que l’on pourrait être tenté de confondre :

  • les horoscopes de magazines sont peu crédibles ;
  • ils représentent fidèlement tout ce que prétend être l’astrologie ;
  • l’astrologie est une discipline valide.

La première proposition peut être vraie sans que les deux autres le soient.

3. Avoir raison pour de mauvaises raisons

Le véritable sujet de l’épisode n’est donc pas seulement l’astrologie, mais la qualité des arguments employés pour la critiquer.

On peut parvenir à une conclusion juste avec un raisonnement insuffisant. L’astrologie peut être infondée sans que n’importe quelle objection portée contre elle devienne automatiquement pertinente. Ridiculiser les horoscopes de magazines ne constitue pas, à lui seul, une réfutation de toutes les formes d’astrologie.

Inversement, une personne qui défend globalement une croyance injustifiée peut formuler ponctuellement une remarque correcte. Dire qu’un astrologue a raison sur un point précis ne signifie pas lui donner raison sur tout le reste.

C’est ce que résume la réplique :

« Parce qu’IL A RAISON. »

La valeur d’un argument ne dépend pas de l’étiquette de celui qui le formule.

4. Refuser l’homme de paille

L’épisode invite aussi à éviter l’argument de l’homme de paille : présenter une version simplifiée ou caricaturale d’une position afin de pouvoir la réfuter facilement.

Les horoscopes de magazines constituent une cible commode. Ils sont vagues, très généraux et souvent manifestement interchangeables. Mais un astrologue sérieux — du moins à ses propres yeux — invoquera un thème astral complet, la date et l’heure précises de naissance, les maisons, les aspects entre planètes et de nombreux autres éléments.

Cela ne rend pas sa pratique scientifiquement fondée. Mais, pour la critiquer correctement, il faut examiner ce qu’elle prétend réellement faire, plutôt que de se contenter de sa version la plus grossière.

Une critique solide ne consiste pas seulement à parvenir à la bonne conclusion : elle doit représenter honnêtement ce qu’elle prétend réfuter.

5. Le niveau méta : pourquoi faudrait-il que « notre camp » ait toujours le beau rôle ?

La seconde partie quitte le dialogue initial pour mettre en scène sa contestation. Un personnage s’indigne moins du contenu de l’argument que de la personne à laquelle l’histoire donne raison :

« Pourquoi ça donne raison À UN ASTROLOGUE ? »

Cette réaction révèle une attente fréquente : dans un récit pédagogique, les personnes associées au « bon camp » devraient prononcer les vérités, tandis que celles du « mauvais camp » devraient accumuler les erreurs.

L’épisode refuse cette distribution confortable des rôles. Le scepticisme n’est pas une fidélité à un groupe, mais une fidélité à une méthode. Il suppose donc de reconnaître un argument juste, même lorsqu’il vient d’un adversaire, et de rejeter un mauvais argument, même lorsqu’il soutient une conclusion que l’on partage.

Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir choisi le camp de la raison pour raisonner correctement.

6. L’analogie avec la médecine

La comparaison avec la médecine porte sur la structure de la critique, non sur la valeur respective des deux domaines.

Prétendre réfuter toute l’astrologie à partir des seuls horoscopes de magazines revient à juger un ensemble à partir d’une manifestation périphérique, populaire ou caricaturale. De la même manière, les remèdes de grand-mère ne suffiraient pas à représenter ni à réfuter l’ensemble de la médecine.

L’analogie ne place donc pas astrologie et médecine sur un pied d’égalité. La médecine moderne repose sur des méthodes d’évaluation, des essais, des connaissances cumulatives et des possibilités de correction qui distinguent profondément les deux pratiques.

Ce qui est comparé ici, ce sont deux raisonnements réducteurs :

prendre une version simplifiée d’un domaine pour le domaine tout entier.

7. Le cataplasme : quand le sceptique retombe dans l’anecdote

Le personnage qui exigeait que l’astrologue ait tort invoque ensuite sa propre expérience :

« Les cataplasmes de feuilles de chou ont très bien marché sur mes douleurs articulaires… »

Il reproduit alors exactement le type de raisonnement qu’un sceptique devrait examiner avec prudence : le traitement a été suivi d’une amélioration, donc il aurait causé cette amélioration.

Mais une succession temporelle n’établit pas un lien causal. La douleur aurait pu diminuer spontanément, fluctuer naturellement, être influencée par d’autres facteurs ou simplement régresser vers son niveau habituel.

La réponse sur Vénus rétrograde propose volontairement une autre explication tout aussi arbitraire. Si l’on accepte le cataplasme comme cause uniquement parce qu’il a précédé l’amélioration, rien n’empêche d’attribuer celle-ci à la position de Vénus, à la météo ou à n’importe quel événement survenu au même moment.

La chute illustre ainsi le sophisme post hoc ergo propter hoc : après cela, donc à cause de cela.

8. Une mise en abyme du scepticisme

L’épisode retourne finalement le scepticisme contre celui qui croit déjà l’incarner.

Le premier personnage se trompe peut-être en croyant son horoscope. Le second a raison de critiquer les horoscopes, mais cela ne valide pas sa discipline. Le commentateur sceptique, quant à lui, refuse d’abord qu’un astrologue puisse avoir raison, puis défend un remède à partir de sa seule expérience personnelle.

Chacun possède donc une part de lucidité et un angle mort.

L’épisode ne distribue pas les rôles entre croyants irrationnels et sceptiques impeccables. Il montre plutôt que la vigilance critique doit s’appliquer en permanence, y compris à nos propres raisonnements et aux arguments qui confortent nos convictions.

En résumé

Cet épisode ne défend pas l’astrologie. Il défend une manière rigoureuse de la critiquer.

Son idée centrale pourrait se résumer ainsi :

Une conclusion juste ne transforme pas un mauvais argument en bon argument, et une affirmation vraie ne devient pas fausse parce qu’elle est prononcée par un astrologue.

Le scepticisme ne consiste pas à faire perdre systématiquement le camp adverse. Il consiste à examiner chaque affirmation et chaque raisonnement pour ce qu’ils valent.

En résumé #188 : Promo sur les voyages coquins à Cuba !


Cet épisode m’a été inspiré par la lecture d’un magnifique ouvrage sur la science (son fonctionnement, ses méthodes, sa nature…), coécrit par l’ami Florian Cova (en passant, vous le retrouverez dans le second tome d’Un sceptique bien entouré, qui va paraître à l’automne. Il y traitera de la recherche de sens.).

L’ouvrage est d’une richesse et d’une clarté rares (je ne serais pas surpris qu’il m’inspire d’autres épisodes). Il traite notamment de l’organisation sociale de la science et consacre un chapitre à Robert Merton, qui décrivait certaines de ses normes sociales fondamentales comme des « impératifs institutionnels » constitutifs de son ethos. Ce chapitre m’a fourni le point de départ de cet épisode, que j’ai ensuite élargi à d’autres exigences du fonctionnement scientifique (analyse de l’épisode ci-après).

Je vous en recommanderais bien la lecture immédiate, qui, je n’ai pas peur de le dire, a largement enrichi ma compréhension de la science. Malheureusement, il n’est pas encore paru, et seules quelques personnes privilégiées ont eu l’honneur de pouvoir le lire.

Nananère.



La mise en commun des connaissances, c’est très bien. La mise en commun de quelques euros aussi !
Si cet épisode vous a plu, vous pouvez soutenir la création des suivants sur Tipeee, ponctuellement ou chaque mois.
En ce moment, c’est un peu le désert : pas un seul nouveau tip depuis des mois…

À ce rythme, je ne suis pas près de me payer des vacances à Cuba.



L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT Thinking 5.5)

Analyse en (8) niveaux — Promo sur les voyages coquins à Cuba !

1. Le gag immédiat : trois mots qui semblent parler de tout sauf de science

À la question :

« Quelles sont les trois choses les plus importantes pour toi ? »

le personnage de gauche répond :

« Le communisme, la publicité et la reproduction. »

Dans leur sens courant, ces trois mots composent un portrait pour le moins inattendu :

  • communisme évoque une conviction politique ;
  • publicité évoque le commerce ou la communication ;
  • reproduction évoque la sexualité ou la procréation.

La réaction du personnage de droite paraît donc parfaitement naturelle :

« Et moi qui pensais que tu allais ENCORE me parler de science… »

Le lecteur adopte spontanément la même interprétation que lui. Le gag repose d’abord sur cette apparente sortie de route : pour une fois, le personnage de gauche semblerait avoir d’autres centres d’intérêt que la science.


2. Le retournement : il ne parlait que de science

La réplique en capitales inverse brutalement la situation :

« DE QUOI TU CROIS QUE JE TE PARLE ? »

Le personnage de droite, qui croyait avoir compris des mots très ordinaires, découvre qu’il leur attribuait le mauvais cadre d’interprétation.

L’humour repose donc sur une polysémie à retardement : les mots restent identiques, mais leur sens change complètement dès qu’on comprend qu’ils appartiennent ici au vocabulaire de l’épistémologie et du fonctionnement social de la science.

Le lecteur n’assiste pas seulement à un malentendu : il en est lui-même victime.


3. Le premier niveau de vulgarisation : trois principes du fonctionnement scientifique

La note explique que les trois termes ne sont pas arbitraires. Ils correspondent à trois dimensions essentielles de l’activité scientifique.

Le communisme, au sens de Robert Merton — ou communalisme — désigne la mise en commun des connaissances. Les résultats scientifiques ne sont pas censés devenir la propriété intellectuelle privée et inaccessible de celui qui les produit : ils doivent entrer dans un patrimoine collectif de connaissances.

La publicité désigne le fait de rendre publics les résultats, mais aussi, autant que possible, les données et les méthodes qui ont permis de les obtenir. Une affirmation ne peut être véritablement soumise à la critique collective si personne ne sait précisément comment elle a été construite.

La reproduction, enfin, consiste à retrouver les résultats d’une étude en utilisant les mêmes données et les mêmes méthodes d’analyse. La note la distingue de la réplication, qui consiste à mener une nouvelle étude dans des conditions comparables.

L’épisode présente donc, sous trois mots volontairement trompeurs, une petite architecture du savoir scientifique :

mettre en commun, rendre public, permettre la vérification.


4. Le niveau épistémologique : la science est aussi une organisation sociale

L’introduction renforce particulièrement ce niveau en rattachant l’épisode aux travaux de Robert Merton sur les normes sociales de la science, conçues comme des « impératifs institutionnels » constitutifs de son ethos.

La planche ne présente donc pas la science comme une simple méthode que pourrait appliquer correctement un individu isolé. Sa fiabilité dépend également d’un système collectif dans lequel les connaissances circulent, sont rendues inspectables et peuvent être reprises ou contestées par d’autres.

Une étude n’est pas fiable uniquement parce que son auteur serait compétent, honnête ou méthodique. Elle s’inscrit dans une organisation qui doit permettre à la communauté scientifique de :

  • connaître ce qui a été fait ;
  • examiner les raisonnements et les méthodes ;
  • reprendre les analyses ;
  • confronter les conclusions à de nouvelles observations ;
  • corriger les erreurs éventuelles.

L’épisode illustre ainsi une conception de la science comme activité collective, publique et corrective.

Il rappelle aussi que ces normes décrivent en partie un idéal institutionnel. Elles peuvent être imparfaitement respectées : données non accessibles, méthodes insuffisamment décrites, secrets industriels, résultats non publiés, obstacles matériels à la réplication… La science ne se définit pas par une conformité parfaite à cet idéal, mais celui-ci contribue à expliquer comment elle cherche à organiser sa propre fiabilité.


5. Le niveau métalinguistique : comprendre les mots ne suffit pas à comprendre la phrase

Le lecteur connaît déjà les mots communisme, publicité et reproduction. C’est précisément ce qui le piège.

La planche montre qu’un mot familier peut prendre un sens technique très différent selon le contexte. La compréhension ne consiste donc pas simplement à additionner la définition la plus courante de chaque terme : elle suppose d’identifier le domaine dans lequel ils sont employés.

La dernière phrase de la note ajoute une nuance importante :

« Ces mots ne sont pas toujours employés dans le même sens ! »

Même dans le vocabulaire scientifique, les définitions ne sont pas toujours parfaitement stabilisées. Selon les disciplines, les auteurs ou les institutions, reproduction et réplication peuvent notamment être utilisées différemment.

L’épisode évite ainsi de transformer une distinction utile en vérité lexicale absolue. Les mots sont des outils conventionnels : leur sens dépend de l’usage, et la prudence impose parfois de vérifier ce que l’auteur entend précisément par eux.


6. La note de bas de page devient une partie de l’action

La longue note n’est pas seulement un appendice pédagogique placé sous le gag. Elle est intégrée à la narration.

Quand le personnage de gauche reproche à celui de droite de ne pas l’avoir lue, ce dernier répond :

« Attends, je ne suis pas encore arrivé en bas ! »

Son déplacement est matérialisé par plusieurs silhouettes successives. Il descend littéralement vers le bas de la page, exactement comme le regard du lecteur doit descendre jusqu’à la note.

La mise en page produit ainsi une petite mise en abyme :

  • le personnage cherche la note ;
  • le lecteur cherche la note ;
  • la lecture verticale devient un déplacement physique dans l’espace de la planche.

Cette intégration transforme une contrainte de vulgarisation — la nécessité d’ajouter une explication assez dense — en ressort comique. La note ne suspend pas complètement le gag : elle en constitue la destination.


7. Le titre racoleur : tromper sans nécessairement mentir

Le bandeau annonce :

« Promo sur les voyages coquins à Cuba ! »

Il ressemble à un titre volontairement putaclic, combinant :

  • une offre commerciale ;
  • une destination exotique et politiquement chargée ;
  • une promesse sexuelle.

Or il reformule clandestinement les trois notions de l’épisode :

  • Promo renvoie à la publicité ;
  • Cuba au communisme ;
  • coquins à la reproduction.

Le titre semble donc n’avoir aucun rapport avec l’épisode, alors qu’il en annonce très exactement le contenu — mais en exploitant délibérément les mauvais sens des mots.

Il constitue ainsi une petite critique des titres trompeurs. Un titre n’a pas besoin d’être factuellement faux pour induire le lecteur en erreur. Il peut être littéralement défendable tout en sélectionnant les mots, les connotations ou les ambiguïtés qui produiront une représentation mensongère du contenu réel.

C’est un mécanisme fréquent dans les titres racoleurs : le texte ne dit pas nécessairement quelque chose de faux, mais il pousse intentionnellement le lecteur à comprendre autre chose.

La planche en fait une démonstration pratique. Le lecteur est attiré par une promesse de voyages coquins à Cuba, découvre un épisode d’épistémologie, puis constate rétrospectivement que le titre parlait bien de communisme, de publicité et de reproduction.

Il était donc exact dans les mots, trompeur dans l’interprétation qu’il provoquait.


8. Le paratexte met lui-même en pratique le propos

L’introduction ajoutée autour de l’épisode apporte encore un petit niveau méta.

En précisant que l’idée vient de la lecture d’un ouvrage coécrit par Florian Cova, elle ne se contente pas de raconter l’origine de la planche : elle met en pratique une partie des normes évoquées.

L’auteur :

  • reconnaît la source intellectuelle de son inspiration ;
  • fait circuler une connaissance issue d’un autre travail ;
  • recommande publiquement l’ouvrage ;
  • distingue ce qu’il a lu de ce qu’il en a ensuite tiré pour son propre épisode.

Autrement dit, le commentaire accompagne une planche consacrée à la mise en commun des connaissances en mettant lui-même en commun son origine.

Le « Nananère » final introduit cependant un délicieux paradoxe : l’ouvrage est recommandé au public alors que celui-ci ne peut pas encore le lire. La publicité de la connaissance est célébrée par quelqu’un qui bénéficie momentanément d’un accès privilégié.

Cela évite que l’introduction ne devienne trop académique et conserve le ton général d’EBBH : un contenu sérieux, assumé comme tel, mais immédiatement désamorcé par une chute enfantine.


Synthèse

L’épisode part d’un triple contresens lexical pour présenter trois dimensions du fonctionnement scientifique : la mise en commun des connaissances, leur publicité et la possibilité de vérifier les résultats. Il élargit ainsi la représentation de la science, qui n’est pas seulement une méthode individuelle, mais une institution sociale organisée autour de normes de circulation, de critique et de correction.

La forme rejoue constamment le fond : le lecteur est trompé par les mots, le titre imite les procédés racoleurs qu’il dénonce, la note de bas de page devient une destination physique et l’introduction crédite publiquement la source intellectuelle de l’épisode.

En une phrase :

Une planche sur les normes sociales de la science qui montre, par le dialogue, le titre et la mise en page, que des mots parfaitement exacts peuvent néanmoins nous conduire à une interprétation complètement fausse.

En résumé #187 : L’alarme à l’œil


Cet épisode est né d’un vrai rendez-vous chez l’ophtalmo, où j’ai appris que ma presbytie avait décidé de passer au niveau supérieur (enfin, j’avais remarqué, notez…). Bonne nouvelle tout de même : d’après lui, la dégradation suit une fonction sigmoïde, et j’ai donc probablement déjà subi le plus gros de l’effondrement. Yay.

Pour m’aider à continuer à dessiner des rondshommes que je vois de moins en moins nettement, vous pouvez me soutenir sur Tipeee.

Ce n’est pas une approche quantique holistique du financement énergétique, mais ça a un avantage : ça marche vraiment.



L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT Thinking 5.5)

TL;DR — Le gag est simple : un patient “réussit” un examen de vue parce que le tableau déroule l’alphabet dans l’ordre. Mais l’épisode parle surtout d’un test qui ne mesure pas ce qu’il prétend mesurer, d’une réussite apparente transformée en preuve d’efficacité, et d’un patient qui participe malgré lui au faux résultat en complétant ce qu’il ne voit pas vraiment.

Plus largement, il pose une question centrale : qu’est-ce qu’une preuve valable ? Et il piège doucement le lecteur dans le même mécanisme, puisqu’il comprend lui aussi l’image en complétant ce qui est partiellement masqué.

Analyse en (13) niveaux — L’alarme à l’œil

1. Lecture immédiate : un gag simple et efficace

Au premier regard, la scène semble montrer une consultation autour de la vue.

Un personnage lit un tableau d’examen : “A, B, C…”. Il continue ensuite, avec un peu d’hésitation, tandis que le praticien conclut triomphalement :

PAR-FAIT
Vous êtes guéri !

Puis vient la justification pseudo-médicale :

grâce à mon approche quantique holistique de l’ophtalmologie énergétique !

Et enfin la facture :

200 €, en liquide de préférence.

Le gag repose donc sur un décalage très lisible : le patient semble réussir l’examen, mais le lecteur comprend vite que cette réussite n’a rien de probant. Le “test” est en réalité trop prévisible pour permettre de conclure quoi que ce soit.


2. Le ressort comique central : le faux test

Le cœur du gag n’est pas seulement le charlatanisme du praticien. Il est dans le tableau lui-même.

Ce tableau n’est pas un vrai test de lecture optique : il contient simplement l’alphabet dans l’ordre.

Le patient peut donc “réussir” non pas parce qu’il voit bien, mais parce qu’il anticipe la suite. Il ne lit pas nécessairement les lettres : il les reconstruit.

Autrement dit, l’examen ne prouve pas que le patient voit mieux. Il prouve surtout qu’il connaît son alphabet.

C’est ce qui rend le gag efficace : l’absurdité est enfantine, mais la critique méthodologique est très précise.


3. Sous-texte méthodologique : ce qu’on croit mesurer n’est pas ce qu’on mesure

À un niveau plus profond, l’épisode parle de méthode.

Le problème du test, c’est qu’il ne permet pas de distinguer une véritable amélioration de la vue d’une simple récitation ou d’une reconnaissance de structure.

Le test prétend mesurer la vision, mais il mesure aussi — et peut-être surtout — la capacité à deviner une suite connue.

C’est un point central de l’esprit critique : un résultat n’a de valeur que si l’outil utilisé permet réellement de tester l’hypothèse.

Ici, l’hypothèse implicite est :

“mon approche a amélioré votre vision.”

Mais le dispositif ne permet absolument pas d’écarter une explication beaucoup plus simple :

le patient devine la suite.

Le strip illustre donc la confusion entre performance apparente et preuve réelle. Une réussite visible n’est pas forcément une réussite informative.


4. La critique du charlatanisme : récupérer un faux positif

Le praticien ne se contente pas de mal interpréter la scène : il récupère immédiatement un faux résultat pour confirmer son discours.

Le raisonnement implicite est :

  1. le patient récite quelque chose qui ressemble à une réussite ;
  2. cette réussite est interprétée comme une guérison ;
  3. cette guérison est attribuée à la méthode ;
  4. cette méthode justifie la facture.

C’est une logique circulaire typique : tout ce qui ressemble vaguement à un succès devient une preuve.

L’épisode ne se contente donc pas de se moquer d’un thérapeute farfelu. Il montre comment une validation illusoire peut être fabriquée à partir d’un test mal conçu, puis transformée en argument commercial.

Le “en liquide de préférence” achève le portrait : après le grand discours pseudo-profond, on retombe brutalement dans une réalité très concrète.


5. Le lexique pseudo-savant : quantique, holistique, énergétique

La formule :

approche quantique holistique de l’ophtalmologie énergétique

condense très bien une certaine rhétorique pseudo-thérapeutique.

Elle accumule plusieurs mots à forte valeur d’impression :

  • quantique, qui emprunte son prestige à la physique ;
  • holistique, qui suggère une vision globale et profonde ;
  • énergétique, terme flou, très utile quand on veut donner une apparence de sens sans trop préciser.

L’effet est à la fois comique et critique.

Comique, parce que l’empilement devient grotesque.
Critique, parce qu’il rappelle une stratégie fréquente : remplacer la preuve par un vocabulaire impressionnant.

La phrase fonctionne parce qu’elle caricature un mécanisme réel : faire oublier l’absence de démonstration par l’abondance de mots valorisants.


6. Le titre : L’alarme à l’œil

Le titre fonctionne sur plusieurs niveaux.

Il évoque d’abord “la larme à l’œil”, mais le jeu de mots déplace l’expression vers l’idée d’alerte.

Il y a bien un œil, puisque l’épisode parle de vision. Mais il y a surtout une alarme : quelque chose doit nous mettre en garde.

Le titre annonce donc le sujet réel de l’épisode : non pas seulement la vue, mais la vigilance face à ce qu’on nous présente comme une preuve.

L’alarme n’est pas dans l’œil du patient. Elle est dans l’œil critique du lecteur.


7. Le symbole au mur : un indice discret mais signifiant

Le symbole oculaire accroché au mur enrichit la scène sans la surcharger.

Il suggère un lieu où l’œil n’est pas seulement un organe à examiner, mais aussi un motif chargé de mystère, de croyance ou de spiritualité. Il fait ainsi basculer discrètement l’ambiance du côté du pseudo-soin, de l’ésotérisme ou de l’autorité symbolique.

Il fait aussi écho au titre. L’œil apparaît dans le tableau, dans l’enjeu médical, dans le symbole mural, et dans l’idée même d’alerte critique.

Ce détail agit donc comme un rappel visuel : ici, il faut ouvrir l’œil — mais pas seulement pour lire les lettres.


8. La composition : recouvrement, hiérarchie et narration visuelle

La composition raconte déjà beaucoup avant même que tout le texte soit lu.

Le tableau occupe le fond de l’image. Il est grand, vertical, solennel, presque officiel. Il donne à la scène l’apparence d’un véritable examen.

Les personnages, eux, sont à l’avant-plan. Le patient fait face au tableau, tandis que le praticien se situe du côté de l’interprétation et de la conclusion.

Les bulles partiellement masquées jouent un rôle essentiel. Le patient récite longuement, mais le lecteur n’a pas besoin de tout lire pour comprendre : il suffit de saisir qu’il déroule l’alphabet.

Le recouvrement par la bulle du thérapeute est particulièrement parlant. La conclusion vient littéralement se poser par-dessus la récitation. Elle arrive avant même que l’examen soit vraiment terminé ou correctement interprété.

Le panneau “PAR-FAIT” agit comme une estampille de validation. Il donne l’impression d’un verdict net, assuré, définitif — alors que tout indique que cette certitude repose sur un test fragile.

La mise en page reproduit donc le mécanisme critiqué : une observation partielle, une conclusion précipitée, puis un discours pseudo-savant qui recouvre le reste.


9. Le patient : pas seulement victime, mais rouage du mécanisme

Le patient n’est pas seulement un cobaye passif. Il participe aussi, involontairement, au faux succès.

Il récite, hésite, continue, cherche la suite :

“et, euh… v, w, x, y, z ?”

Ce détail est important, parce qu’il montre qu’il n’est pas forcément en train de lire correctement. Il essaie de réussir. Il complète. Il devine. Il reconstruit.

Cela introduit une nuance intéressante : dans bien des pseudo-évaluations, le sujet évalué n’est pas nécessairement complice, mais il peut contribuer malgré lui à produire le résultat attendu.

[Ajout sur la suggestion d’Alixia en commentaire : le patient peut être tellement sous emprise qu’il semble stressé même de ne pas reussir le test pour ne pas décevoir le « maître »]

Il y a donc aussi, en creux, une remarque sur le désir de bien faire, l’envie de répondre à l’attente, et la tendance humaine à compléter les informations manquantes.

Ce n’est donc pas seulement un gag sur les charlatans. C’est aussi un gag sur la manière dont nos esprits fabriquent parfois du sens avec très peu.


10. Dimension épistémologique : ce qu’il faudrait pour conclure

À un niveau plus conceptuel, l’épisode pose la question :

qu’est-ce qu’une preuve d’efficacité ?

Pour affirmer que le patient voit mieux, il faudrait par exemple un test non prédictible, une comparaison avant/après, une mesure contrôlée, l’élimination des explications alternatives et une interprétation prudente.

Ici, on a l’inverse :

  • un test prévisible ;
  • une conclusion instantanée ;
  • aucune comparaison sérieuse ;
  • aucune précaution ;
  • une causalité proclamée sans fondement.

Le strip dit donc quelque chose de très profond sous une forme légère :

ce n’est pas parce qu’un résultat est observable qu’il est informatif.

Et même :

plus un protocole est naïf, plus il est facile d’y voir la confirmation de ce qu’on voulait déjà croire.


11. Cible satirique exacte : pas “les croyants”, mais les validations bidons

L’épisode ne dit pas simplement :

“les pratiques alternatives sont ridicules”

ou :

“les gens sont crédules”.

Il cible plus précisément l’absence de méthode, la mise en scène de preuve, l’interprétation opportuniste, le discours pseudo-technique et la monétisation d’une validation creuse.

C’est ce qui rend la satire plus solide qu’une simple caricature.

Le problème n’est pas seulement que le praticien utilise des mots comme quantique, holistique ou énergétique. Le problème est qu’il transforme une réussite sans valeur probante en preuve d’efficacité.

La critique vise donc un mécanisme : celui qui consiste à fabriquer de la confirmation à partir d’un test qui ne permettait pas de conclure.


12. Portée plus générale : la réussite apparente

Le mécanisme dénoncé ici dépasse largement le cas de cette pseudo-ophtalmologie.

Il s’applique à toutes les situations où :

  • une épreuve est mal conçue ;
  • une réponse peut être devinée ;
  • une performance apparente est prise pour une compétence réelle ;
  • un signe ambigu est transformé en preuve ;
  • une conclusion flatteuse est tirée trop vite.

On pourrait transposer ce mécanisme à des démonstrations pseudo-scientifiques, des tests de mémoire, des lectures froides, des promesses marketing, des diagnostics improvisés, ou même certaines évaluations où l’on mesure autre chose que ce que l’on croit mesurer.

L’épisode pointe ainsi une faiblesse très générale :

notre tendance à confondre réussite visible et preuve valable.


13. Dimension méta : le lecteur complète aussi

L’épisode place aussi le lecteur dans une position proche de celle du patient.

Tout n’est pas entièrement visible : une partie du tableau est masquée, une partie de la récitation est recouverte, et pourtant le mécanisme reste compréhensible.

Le lecteur complète donc lui aussi ce qu’il ne voit pas.

Mais c’est précisément la différence essentielle : compléter une information manquante peut être une inférence raisonnable ; la transformer en preuve solide est une erreur.

Le lecteur devine la suite de l’alphabet et comprend le gag. Le praticien, lui, transforme une performance ambiguë en guérison démontrée.

L’image devient alors presque une petite expérience de lecture : elle montre à quel point notre cerveau sait prolonger une structure incomplète. C’est souvent utile. Mais cela devient trompeur dès qu’on confond cette reconstruction avec une observation rigoureuse.


Conclusion

En faisant réciter l’alphabet à un patient devant un tableau censé tester sa vue, l’épisode montre qu’un résultat peut être spectaculaire, rassurant et monnayable… tout en ne prouvant presque rien.

La réussite du patient n’est pas nécessairement une preuve de guérison. Elle peut simplement être le produit d’un test prévisible, d’une inférence facile et d’une interprétation complaisante.

C’est toute la force du gag : sous une scène absurde, il rappelle une règle essentielle de l’esprit critique.

Quand le test est biaisé, la guérison peut n’être qu’une récitation bien interprétée.

En résumé #186 : CAKE ALORS !


Si vous aimez ces épisodes et les analyses qui les accompagnent, vous pouvez vous joindre à celles et ceux qui soutiennent déjà EBBH sur Tipeee.

Ça ne fera pas baisser la température, mais ça m’aide très concrètement à continuer la production d’épisodes pour sourire et réfléchir, librement et (car) sans pub.

Merci ❤️


L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT Thinking 5.5)

Analyse en niveaux — CAKE ALORS !

Analyse en niveaux de lecture

Niveau 1 — Le gag : “normal” n’a pas le même sens pour tout le monde

Le gag repose d’abord sur une ambiguïté très simple.

Face à une carte météo qui donne l’impression que la France est passée en mode four à chaleur tournante, un personnage s’exclame :

“Pff, incroyable, cette canicule. Quelle chaleur exceptionnelle !”

L’autre répond :

“Moui… Normal, quoi.”

Et tout bascule.

Le premier entend “normal” comme une minimisation climatosceptique : “il a toujours fait chaud”, “c’est l’été”, “circulez, il n’y a rien à voir”. Il accuse donc immédiatement l’autre de climato-déni.

Mais l’autre ne dit pas nécessairement que la canicule est banale, anodine ou rassurante. Il semble plutôt dire : si le changement climatique est réel, alors ce type d’événement devient attendu.

La chute — “Bah j’sais pas, t’as l’air surpris” — renverse donc l’accusation. Celui qui se croit du bon côté du diagnostic climatique est pris en défaut, non pas parce qu’il nierait le changement climatique, mais parce qu’il continue à réagir comme si ses conséquences concrètes devaient encore le surprendre.


Niveau 2 — Le mot “normal” : une petite bombe sémantique

Tout l’épisode tient dans la tension du mot normal.

Il peut signifier plusieurs choses très différentes.

“Normal”, au sens historique, non : battre des records de chaleur, ce n’est pas normal par rapport au climat dans lequel nous avons grandi.

“Normal”, au sens moral, non plus : une canicule dangereuse, éprouvante, voire mortelle, ne devient pas acceptable parce qu’elle devient plus fréquente.

Mais “normal”, au sens causal ou prédictif, oui : dans un climat qui se réchauffe, les fortes chaleurs, les vagues de chaleur et les records deviennent de moins en moins surprenants.

C’est ce glissement que l’épisode met en scène.

Il ne dit donc pas :

“Cette canicule n’est pas exceptionnelle.”

Il dit plutôt :

“Le fait que l’exceptionnel devienne prévisible, récurrent, attendu — bref normal — devrait nous obliger à déplacer notre idée de la norme.”

C’est toute la nuance : normal ne veut pas dire rassurant.
Et attendu ne veut pas dire acceptable.


Niveau 3 — “Cake, alors !” : le titre comme four à double fond

Le titre joue lui aussi sur plusieurs niveaux.

Le plus immédiat est le jeu de mots avec l’espagnol :

¡Qué calor!

La France semble ici basculer dans un imaginaire climatique que l’on associait davantage, jusque-là, à l’Espagne ou à des régions plus au sud. La carte météo française ressemble à ce que nous aurions naguère considéré comme une carte “normale” pour l’Espagne.

Mais “Cake alors !” évoque aussi le gâteau au four. Et c’est exactement l’impression donnée par l’image : la France est en train de cuire. Les personnages eux-mêmes semblent pris dans cette cuisson générale, comme des petits cakes roses posés devant une carte devenue plaque de four.

Enfin, le titre sonne aussi comme un “Ça alors !”, c’est-à-dire comme une exclamation de surprise. Or cette surprise est précisément ce que l’épisode interroge : de quoi sommes-nous encore surpris, si nous disons avoir compris ce qui est en train de se passer ?


Niveau 4 — La carte : pas un décor, un morceau de réel

Le fond n’est pas seulement une ambiance rougeoyante ou une exagération graphique.

C’est une prévision réelle, avec ses informations incrustées : source, dates, modèle utilisé, échelle des températures. Ce détail est important, parce qu’il donne au gag une base documentaire.

L’image ne dit pas : “imaginons une France absurdement brûlante pour faire rire”.

Elle dit plutôt : “regardons ce que nous sommes en train d’apprendre à trouver normal”.

La satire ne fabrique donc pas l’excès. Elle le cadre. Elle le rend visible. Elle nous oblige à regarder cette carte comme une image à la fois météorologique, politique, psychologique et presque anthropologique : à quel moment une anomalie cesse-t-elle d’être perçue comme une anomalie ?


Niveau 5 — Les couleurs : deux façons de cuire

Les deux personnages ne sont pas tout à fait de la même couleur. Celui de gauche est légèrement plus rouge que celui de droite.

On peut y lire une différence d’état.

Le personnage de gauche est plus “chauffé”, au sens physique comme au sens émotionnel. Il s’indigne, s’affole, s’échauffe. Il est rouge de chaleur, mais aussi rouge de réaction immédiate. Il encaisse l’événement comme un choc.

Le personnage de droite, un peu moins rouge, semble presque déjà acclimaté. Non pas qu’il soit indifférent ou serein, mais il a peut-être davantage intégré le nouveau référentiel. Il n’est pas moins concerné par la chaleur ; il est moins surpris par elle.

Cette différence est intéressante parce qu’elle évite de faire du personnage de droite un simple cynique. Il n’est pas forcément celui qui minimise. Il est peut-être celui qui a déjà accepté mentalement que le monde a changé — ce qui n’est pas nécessairement plus confortable.


Niveau 6 — Les bulles penchées : un cadre mental qui bascule

Les bulles du personnage de gauche sont légèrement basculées, alors que les bulles sont habituellement droites dans ce type d’épisode.

Ce détail discret accompagne très bien le fond de l’épisode.

Le personnage de gauche est renversé par ce qu’il voit. Ses bulles penchent comme son référentiel. Il parle encore depuis l’ancien monde, mais cet ancien monde n’est plus très stable.

Il dit “exceptionnel” parce qu’il compare la situation à ce qu’il considère encore comme la norme. Mais la carte derrière lui suggère que cette norme est en train de se déplacer.

Le personnage de droite, avec ses bulles plus sombres et plus intégrées aux rouges du décor, semble parler depuis l’intérieur du nouveau monde. Il ne dit pas que ce monde est désirable. Il dit qu’il est là.


Niveau 7 — La vraie cible : le décalage entre savoir et réaliser

L’épisode ne vise donc pas seulement les climatosceptiques.

C’est ce qui le rend plus intéressant qu’une simple moquerie du déni climatique.

Il vise aussi une forme de décalage plus intime : nous pouvons très bien admettre intellectuellement le changement climatique, tout en continuant à réagir émotionnellement comme si ses effets concrets étaient des anomalies imprévisibles.

Nous savons, mais nous ne réalisons pas toujours.

Nous disons que le climat change, mais nous continuons à être surpris quand le climat changé se manifeste.

Nous avons intégré l’idée générale, mais pas encore pleinement ses conséquences sensibles : les cartes météo, les nuits tropicales, les records battus, les saisons qui ne ressemblent plus tout à fait à celles de notre mémoire.

La dernière réplique est donc plus profonde qu’elle n’en a l’air :

“Bah j’sais pas, t’as l’air surpris.”

Elle ne signifie pas : “tu as tort d’être inquiet”.

Elle signifie plutôt : “tu es peut-être encore en train de vivre mentalement dans un climat qui n’existe déjà plus tout à fait.”


Niveau 8 — Le piège symétrique : banaliser ou s’étonner éternellement

L’épisode évite deux pièges.

Le premier serait de dire : “Puisque cela devient normal, il n’y a plus de problème.”
C’est la banalisation dangereuse.

Le second serait de continuer à présenter chaque canicule, chaque record, chaque carte rouge sombre comme une surprise absolue.
C’est l’étonnement rituel, qui peut finir par empêcher de penser la transformation en cours.

Entre les deux, il y a une position plus juste, mais aussi plus inconfortable :

Oui, c’est exceptionnel par rapport à l’ancien climat.
Oui, c’est normal dans le climat qui se met en place.
Et non, ce n’est pas pour autant acceptable.

C’est précisément cette tension que l’épisode propose de regarder en face.


Niveau 9 — Une histoire de “norme” plus que de météo

Au fond, ce dessin ne parle pas seulement de canicule.

Il parle de notre manière de construire la norme.

Ce que nous appelons “normal” dépend toujours d’un référentiel : une époque, un lieu, une expérience, une mémoire collective. Or le changement climatique modifie ce référentiel plus vite que notre imaginaire ne s’ajuste.

La France sur cette carte ressemble presque à une Espagne mentale : non pas l’Espagne réelle, bien sûr, mais l’Espagne telle qu’elle existait dans notre imaginaire climatique simplifié. Le chaud, c’était “ailleurs”, “plus au sud”, “pas vraiment chez nous”.

Et puis un jour, la carte de “chez nous” commence à ressembler à la carte de cet ailleurs.

Ce n’est pas seulement la température qui change. C’est la géographie symbolique.


Niveau 10 — Ce que l’épisode laisse en suspens

Le dessin ne donne pas une morale toute faite. Il pose plutôt une question.

Si les records historiques deviennent normaux, comment faut-il encore parler de l’exceptionnel ?

Faut-il continuer à dire “incroyable” quand ce qui arrive était annoncé ?
Faut-il dire “normal” sans donner l’impression que l’on banalise ?
Faut-il inventer une nouvelle façon de parler de ces événements : à la fois attendus, inquiétants, explicables et inacceptables ?

L’épisode tient dans ce malaise.

Il ne demande pas de choisir entre “exceptionnel” et “normal”.
Il montre que les deux peuvent désormais être vrais en même temps.

Et c’est bien cela qui devrait nous inquiéter.

En résumé #185 : Pas Dieu derrière la tête !


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L’aviez-vous ? – le décryptage (ChatGPT Thinking 5.5)

Analyse en niveaux — Pas Dieu derrière la tête

TL;DR

Un tableau noir intitulé Dieu ne montre peut-être pas Dieu : il montre surtout ce que chacun projette dans le vide quand on lui met un beau cadre autour.

L’épisode joue sur plusieurs lectures possibles : pour l’un, Dieu est trop immense pour être représenté ; pour l’autre, le vide suggère plutôt son inexistence ; pour un autre encore, Dieu serait une création humaine. Les “Ouais, OU ALORS” rappellent qu’une interprétation brillante n’est pas une preuve, seulement une lecture parmi d’autres.

Le cadre doré est essentiel : il donne du prestige, de la solennité et du poids à un centre qui reste indéterminé. Le titre, “Pas Dieu derrière la tête”, ajoute une couche : chacun prétend regarder objectivement, mais personne n’a vraiment “d’yeux derrière la tête” pour voir ses propres présupposés.

Et le “OUAIS, OU ALORS” final, coupé, suggère que même cette conclusion peut encore être contestée : le doute déborde du cadre, y compris celui de l’épisode lui-même.


Niveau 1 — Le gag immédiat

On voit un tableau intitulé Dieu. Mais le tableau lui-même est entièrement noir.

Le premier personnage en propose une lecture théologique grandiose : Dieu est trop parfait pour être représenté, trop immense pour être encadré. L’absence d’image devient donc le signe même de la grandeur divine.

Et aussitôt, l’autre personnage ramène tout ça à une lecture beaucoup plus sèche :

Ouais, OU ALORS, ça dit juste qu’il n’existe pas ?

Le gag naît du choc entre deux lectures incompatibles d’un même objet : l’une mystique, l’autre athée et sarcastique.

Même mécanique ensuite avec le miroir : là où l’un voit une image symbolique de Dieu “partout et en chacun”, l’autre y voit plutôt l’idée que Dieu serait une création humaine.

L’épisode fonctionne donc comme une petite machine à “oui, mais non”.


Niveau 2 — Le plaisir de faire parler les images

L’épisode se moque doucement de notre tendance à interpréter.

Un tableau noir ?
Alors Dieu est irreprésentable.

Un miroir ?
Alors Dieu est en chacun de nous.

Une chaise vide ?
Alors Dieu nous attend.

Une pomme de terre ?
Alors Dieu est tuberculeux.

Enfin, peut-être pas. Mais la logique est là : dès qu’une image est suffisamment ouverte, on peut lui faire porter beaucoup de sens. Et plus l’interprétation est prononcée avec assurance, plus elle peut sembler profonde.

L’épisode ne dit pas seulement “les gens interprètent n’importe quoi”. Il montre surtout que certaines interprétations deviennent très séduisantes quand elles donnent une profondeur à quelque chose de très pauvre en information.


Niveau 3 — Le tableau noir comme écran de projection

Le tableau ne montre rien, ou presque rien. Et c’est justement pour cela qu’il peut accueillir beaucoup de lectures.

Pour le croyant, le noir peut devenir mystère, infini, indicible, transcendance.

Pour l’athée, il peut devenir vide, absence, inexistence.

Pour un humaniste, le miroir peut devenir une métaphore de Dieu comme projection humaine.

Pour un sceptique, l’ensemble peut devenir une démonstration de notre capacité à projeter nos croyances sur des signes ambigus.

Le tableau est donc moins un tableau “sur Dieu” qu’un révélateur : il ne montre pas Dieu, il montre ce que chacun est prêt à voir quand on écrit “Dieu” au-dessus d’un rectangle noir.


Niveau 4 — Un épisode sur le biais de confirmation

L’épisode fonctionne aussi comme une petite démonstration du biais de confirmation.

Chacun y trouve une confirmation de ce qu’il pensait déjà.

Le croyant y voit l’idée que Dieu dépasse toute représentation.
L’athée y voit l’absence de Dieu.
Celui qui parle du miroir y voit un symbole de Dieu présent en chacun.
L’autre y voit plutôt la preuve que Dieu est une création humaine.

Le tableau ne fournit pourtant aucune information permettant de trancher entre ces lectures. Il est presque vide. Mais ce vide est justement ce qui le rend disponible pour confirmer plusieurs visions du monde incompatibles.

L’épisode montre donc que le biais de confirmation ne consiste pas seulement à sélectionner les informations qui nous arrangent dans un ensemble de données abondantes. Il peut aussi consister à donner du sens à une absence, dès lors que cette absence semble aller dans notre sens.

Et le plus drôle, c’est que personne n’a forcément tort de dire : “On peut le voir comme ça.” Le problème apparaît quand on glisse de : “Je peux l’interpréter ainsi” à “Cette interprétation révèle ce que l’image veut vraiment dire.”

C’est là que les “Ouais, OU ALORS” deviennent importants : ils ne réfutent pas forcément l’interprétation précédente, mais ils rappellent qu’elle n’est pas la seule lecture possible — et donc qu’elle ne peut pas servir, à elle seule, de confirmation.


Niveau 5 — Le cadre est presque plus important que la toile

Le centre est noir, mais le cadre est somptueux. Et c’est un choix très fort.

Le cadre dit :
“Ceci est important.”
“Ceci mérite le respect.”
“Ceci relève du sacré, de l’art, du musée, de la grandeur.”

Il donne du prestige à ce qui, au centre, reste indéterminé. C’est là que l’image devient vraiment maligne : le cadre matérialise tout ce qui peut entourer une croyance ou une idée pour lui donner du poids — la tradition, l’esthétique, le vocabulaire, le rituel, l’autorité, la solennité.

Le tableau noir seul serait peut-être juste un rectangle noir.
Le même rectangle dans ce cadre, avec une plaque “Dieu”, devient une œuvre métaphysique.

Le cadre fabrique une attente de profondeur. Il invite presque le spectateur à ne pas dire “il n’y a rien”, parce que ce serait manquer de finesse.


Niveau 6 — “Encadrer Dieu” : la blague dans la formulation

La phrase : « trop immense pour qu’on l’encadre » fonctionne bien parce qu’elle est à la fois théologique et littérale.

Dans le discours du personnage, “encadrer” veut dire réduire, enfermer, limiter. Mais visuellement, Dieu est bel et bien dans un cadre. Et pas n’importe lequel : un énorme cadre doré, chargé, spectaculaire, presque excessif.

Il y a donc une contradiction comique entre ce qui est dit et ce qui est montré. On affirme que Dieu ne peut pas être encadré, tout en présentant précisément “Dieu” dans un cadre.

C’est une petite faille très efficace : l’image contredit subtilement la grande phrase.


Niveau 7 — Le “OU ALORS” comme outil sceptique

Les bulles sombres “Ouais, OU ALORS…” sont le moteur critique de l’épisode.

Elles ne prouvent pas que l’interprétation religieuse est fausse. Elles rappellent seulement qu’une autre lecture est possible. Et c’est déjà beaucoup.

Le “ou alors” est une formule très simple, mais puissante : elle casse l’évidence apparente. Elle refuse que la première interprétation s’installe comme la seule lecture légitime. Elle dit :

Attention : ce que tu présentes comme le sens profond de l’image est peut-être seulement une interprétation parmi d’autres.

C’est presque une mini-méthode d’esprit critique : ajouter un “ou alors” quand une explication devient trop belle, trop confortable, trop immédiatement confirmante.

Mais l’épisode montre aussi une limite amusante : le “ou alors” peut lui-même devenir un réflexe. À force de contre-interpréter, on peut finir par ne jamais laisser aucune lecture respirer. Le doute est utile, mais il peut devenir une petite machine à tout interrompre.


Niveau 8 — Une symétrie partielle, mais pas une équivalence totale

L’épisode est intéressant parce qu’il n’attaque pas seulement le croyant.

L’athée aussi interprète. Quand il dit que le tableau noir signifie peut-être que Dieu n’existe pas, il projette lui aussi une conclusion sur une image ambiguë. Le tableau noir ne démontre pas l’inexistence de Dieu, pas plus qu’il ne démontre son immensité.

Mais il ne faut pas forcément en conclure que toutes les lectures se valent exactement. L’épisode montre plutôt que l’image, à elle seule, ne suffit pas à trancher.

Le croyant peut y voir une théologie négative.
L’athée peut y voir une absence.
L’humaniste peut y voir une construction humaine.

Mais aucun ne peut simplement pointer le tableau et dire : “Regardez, c’est évident.”

Et c’est probablement là que se situe la finesse de l’épisode : il ne tranche pas directement la question de Dieu, il interroge la manière dont chacun transforme un signe ambigu en confirmation de sa position.


Niveau 9 — Le respect des croyances, mais avec des piques

La dernière grande bulle est drôle parce qu’elle semble apaiser la situation :

je me réjouis que cet épisode présente respectueusement nos croyances respectives. Ça change un peu !

C’est une phrase de réconciliation, presque institutionnelle. On pourrait l’imaginer dans un débat public : chacun a été entendu, les croyances ont été respectées, tout va bien.

Sauf qu’en réalité, chaque croyance vient d’être immédiatement contredite ou retournée.

Le respect est donc ambigu. L’épisode respecte les personnes, mais ne sanctuarise pas les interprétations. Il laisse les croyances apparaître, puis les accompagne d’un contrepoint ironique.

C’est peut-être ça, le vrai équilibre : on peut traiter un sujet religieux sans mépris frontal, mais sans faire semblant non plus que toutes les lectures symboliques échappent à la critique.


Niveau 10 — Le “OUAIS, OU ALORS” final coupé

Le “Ouais, OU ALORS” final, volontairement coupé en bas, est très intéressant.

D’abord, il suggère que la mécanique ne s’arrête jamais. Même la phrase de réconciliation peut être contestée. Quelqu’un s’apprête à dire :

Ouais, OU ALORS…

Autrement dit : même “nous avons respecté les croyances de chacun” est peut-être une interprétation trop confortable.

On peut imaginer la suite :

Ouais, OU ALORS, vous avez juste réussi à vexer tout le monde en même temps.

Ou : Ouais, OU ALORS, c’est encore une manière de faire passer une critique sous couvert d’équilibre.

Ou : Ouais, OU ALORS, cet épisode n’est pas si neutre qu’il en a l’air.

Et c’est là que le gag devient méta. L’épisode applique son propre scepticisme à lui-même. Il ne laisse même pas sa conclusion tranquille. Il dit en substance :

Vous pouvez interpréter le tableau.
Vous pouvez interpréter les interprétations du tableau.
Vous pouvez interpréter la façon dont l’épisode prétend respecter toutes ces interprétations.
Et vous pouvez encore ajouter un “ou alors” à tout ça.

Le fait que la bulle soit coupée renforce cette idée : la contestation déborde du cadre de l’épisode. Elle continue hors champ. Elle ne peut pas être complètement contenue.

C’est très cohérent avec le sujet : on parle d’un Dieu “trop immense pour qu’on l’encadre”, mais c’est finalement le doute, le commentaire, la relance critique qui déborde du cadre.


Niveau 11 — Le titre : “Pas Dieu derrière la tête”

Le titre fonctionne d’abord comme un jeu sur l’expression “avoir une idée derrière la tête”.

“Pas Dieu derrière la tête” suggère donc une forme de fausse innocence : l’épisode prétend ne pas venir avec une intention cachée sur Dieu, ne pas chercher à régler un compte, ne pas imposer une conclusion.

Mais évidemment, tout l’épisode montre l’inverse : chacun a bien quelque chose derrière la tête. Une théologie, un athéisme, une lecture humaniste, une envie de conciliation, un réflexe de contradiction, une interprétation de l’interprétation.

Le titre dit donc déjà : personne ne regarde vraiment ce tableau sans arrière-plan mental.

Mais il y a aussi le jeu de mots avec “pas d’yeux derrière la tête”.

Et là, le titre devient encore plus intéressant, parce qu’il touche à la question du point de vue. Nous n’avons pas d’yeux derrière la tête : nous ne voyons pas nos propres angles morts, nos présupposés, nos cadres d’interprétation. On croit regarder le tableau, mais on ne voit pas toujours ce qui, en nous, oriente déjà notre lecture.

Le croyant voit peut-être l’indicible.
L’athée voit peut-être l’absence.
L’humaniste voit peut-être une projection humaine.
Le sceptique voit peut-être des biais de confirmation partout.

Mais chacun voit depuis un endroit qu’il ne voit pas complètement lui-même.

Le titre devient donc presque une mini-thèse épistémologique : nous n’avons pas “Dieu derrière la tête”, peut-être, mais nous n’avons pas non plus les yeux derrière la tête pour observer clairement ce qui guide nos interprétations.

Et cela rejoint parfaitement le biais de confirmation : il est souvent très visible chez les autres, beaucoup moins quand il travaille derrière notre propre regard.

Face à un tableau noir, ce que chacun voit dépend autant de ce qui est devant ses yeux que de ce qu’il a derrière la tête.


Niveau 12 — Le thème profond

Le sujet apparent, c’est Dieu.
Le sujet réel, c’est la production de sens.

L’épisode parle de religion, mais il pourrait aussi parler d’art contemporain, de psychanalyse sauvage, de signes du destin, d’horoscopes, de rêves, de synchronicités, de messages cachés dans les films ou de grandes interprétations politiques plaquées sur des détails minuscules.

Dès qu’un objet est ambigu, prestigieux ou émotionnellement chargé, il devient un support idéal pour nos projections.

Et plus le cadre est beau, plus on hésite à dire qu’il n’y a peut-être rien au centre.


Niveau 13 — Formule synthétique

L’épisode pourrait se résumer ainsi :

Un tableau noir intitulé “Dieu” ne montre peut-être pas Dieu : il montre surtout ce que chacun fait du vide quand on l’encadre assez bien.

Ou, plus mordant : « Le vide a parfois beaucoup de succès, surtout quand il est bien encadré. »

Et le “Ouais, OU ALORS” final ajoute : …ou alors cette analyse aussi est juste en train d’encadrer joliment un gag.