L’esprit critique… une propriété émergente ? (billet)

Aller directement à l’Addendum (1) rédigé à cause d’Albert MOUKHEIBER
Aller directement à l’Addendum (2) écrit sous la pression d’Antonin ATGER
Aller directement à l’Addendum (3) rendu nécessaire par Gérald BRONNER
Aller directement à l’Addendum (4) extorqué par Stéphane SALMONS
Aller directement à l’Addendum (5) commis avec la complicité d’Oli

Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à la notion d’équilibre. Pas par hasard : c’est devenu un des fils rouges de ma conférence jonglée Doute en ronds, dont je vais bientôt présenter une nouvelle version, incluant pour la première fois un numéro de Rola-bola : une planche posée sur un rouleau, dont il s’agit, précisément, de ne pas tomber. Exercice rendu encore plus périlleux par le fait que j’ai construit une planche ronde, figurant un rondhomme, et de taille bien inférieure aux planches classiques de rola-bola. Bref, vraiment casse-gueule !

Et il y a autour de cette réflexion une certaine convergence. Je lis actuellement le Dictionnaire philosophique de Mario Bunge. J’y suis tombé (no pun) sur une idée qui a immédiatement accroché quelque chose.

Pour Bunge, l’équilibre est une propriété émergente.

Chez Mario (en étant déjà à la lettre « e », je me permets de l’appeler par son prénom), une propriété est dite émergente lorsqu’elle appartient à un système dans son ensemble, sans appartenir à ses composants. Il cite notamment comme exemple l’équilibre. Être en équilibre est ainsi une propriété du système, sans l’être d’aucune de ses parties.

Monté sur un Rola-bola, l’équilibre n’appartient ni à la planche, ni au rouleau, ni au valeureux jongleur sceptique de 50 ans, pris séparément. Et pourtant, l’ensemble peut le posséder.

J’ai trouvé l’idée forte, et elle m’a illico attiré comme un aimant (que pouvais-je y fer ?).

L’émergence en BD

Cette réflexion s’est élaborée en même temps que l’épisode « Émergeons ! », qui accompagne ce billet.

Voir l’épisode #125 « Émergeons ! »
Vous pouvez le lire avant de continuer. Utile, mais non indispensable, passé ce court chapitre.

Au moment d’en faire une BD, le rondhomme de droite a naturellement demandé à celui de gauche à quoi cette histoire d’émergence pouvait bien servir, à part à pratiquer une forme de « branlette intellectuelle » (ce sont ses mots, hein. Moi je n’utiliserais jamais un tel vocabulaire).

Il lui a donc fallu vite trouver un exemple plus concret. L’épisode montre qu’une conclusion peut émerger de la juxtaposition de plusieurs informations vraies, alors qu’aucune d’elles, prise isolément, ne la contient. Ce n’est pas nécessairement de « l’émergence » au sens ontologique strict de Bunge (la notion d’insinuation suffit), mais la ressemblance de structure est assez frappante pour que l’analogie soit utile : quelque chose apparaît au niveau de l’ensemble que l’on ne trouve dans aucun des éléments pris séparément (et à la décharge du rondhomme de gauche, il a dû improviser un exemple concret alors même qu’il tentait de rester sur sa planche. J’aimerais vous y voir).

Tant qu’on y est, puisque je commence à voir de l’émergence partout (il faut absolument se méfier quand ça vous fait ça avec un concept. Vous l’appliquez illico à tout et finissez par le laisser tomber parce que, ben, il n’éclaire plus grand-chose en particulier, au final. Mais laissez-moi en profiter un peu !) : notez que cette réflexion a elle-même émergé d’un drôle de système auteur-BD : une lecture de Bunge, un Rola-bola, un rondhomme perché dessus, les contraintes du dialogue, les objections du personnage d’en face… Aucun de ces éléments ne contenait à lui seul la suite de la réflexion.

Bon, j’arrête là avec la BD avant de trop déséquilibrer ce billet.

À noter tout de même que Bunge lui-même étend ailleurs (sans surprise, dans Emergence and Convergence, 2003) l’émergence à des objets conceptuels : il cite notamment la validité d’un argument ou la consistance d’une théorie comme propriétés globales.

Disposer des ingrédients n’est pas avoir le plat

La notion d’esprit critique est, on le sait tous (enfin, peut-être pas toi, mais les autres, oui) particulièrement difficile à définir. On trouve néanmoins souvent, dans la littérature qui lui est consacrée, l’idée qu’il mobilise un ensemble de capacités et de dispositions de l’esprit : savoir analyser un argument, évaluer une source, envisager des alternatives, rechercher des raisons, faire preuve d’ouverture d’esprit et de curiosité, mettre en œuvre la métacognition, etc.

Robert Ennis, dont la définition est devenue classique, parle ainsi d’une pensée « raisonnable et réflexive » orientée vers ce qu’il convient de croire ou de faire, et détaille les dispositions et aptitudes qui permettent de l’exercer.

Mais quelque chose me gêne depuis longtemps dans les définitions de l’esprit critique, qui finissent surtout par dresser une liste de ses ingrédients (bien que je le fasse moi-même sur scène avec mon cocktail de l’esprit critique, alors je suis peut-être un peu gonflé sur ce coup-là) : on peut connaître les biais cognitifs et raisonner de façon très biaisée. On peut savoir vérifier ou critiquer une source et ne le faire que lorsque l’information nous déplaît. On peut être capable d’envisager plusieurs hypothèses, mais perdre cette bonne habitude lorsqu’un sujet nous touche de trop près. On peut connaître les règles de la logique, savoir argumenter, maîtriser les sophismes, être curieux, cultivé, ouvert à la contradiction… et produire malgré tout, dans une situation donnée, un raisonnement qui ne méritera pas d’être qualifié de critique.

Autrement dit : posséder les bons ingrédients ne garantit pas qu’on va se régaler.

Et si on confondait trop facilement ce qui rend l’esprit critique possible avec l’esprit critique lui-même ? S’il convenait de ne plus le présenter comme cet ensemble de capacités et de dispositions, ni même comme leur simple addition, mais comme une propriété émergente d’un système cognitif qui les mobilise et les articule ?

L’esprit critique comme propriété émergente

Ma proposition pourrait donc être formulée ainsi : l’esprit critique serait une propriété émergente, contextuelle et éventuellement transitoire d’un système cognitif en activité : il apparaîtrait lorsque certaines connaissances, capacités et dispositions sont mobilisées et articulées de façon appropriée dans une situation donnée.

Je ne veux évidemment pas simplement dire par là que l’esprit critique « émerge du cerveau », comme n’importe quelle activité mentale complexe. Ce serait trivial. Je situe ici l’émergence à un autre niveau : celui de la mobilisation et de l’articulation de différentes ressources cognitives dans une situation donnée.

De même que posséder une planche, un rouleau, deux jambes et un système vestibulaire à peu près fonctionnel ne suffit pas à posséder l’équilibre. Même avoir le sens de l’équilibre n’empêchera pas la fatigue ou l’inattention de vous faire tomber. (On laissera de côté l’alcool et les drogues, qui constituent, je crois, une stratégie discutable pour améliorer son équilibre, qu’il soit spatial ou critique.) [Surtout, penser à insérer une recommandation de santé publique ici]

L’équilibre apparaît lorsque tout fonctionne ensemble d’une certaine manière, à un certain moment, et même dans un certain contexte social (le jonglage me le rappelle régulièrement : ce qui passe très bien chez soi peut ne plus passer une fois sur scène, avec le trac et les mains moites, les projecteurs dans la figure, et la belle-mère dans la salle. Been there. Done that).

Il faudrait alors distinguer ce que j’appellerais notre potentiel critique, c’est-à-dire les compétences, connaissances et dispositions dont nous disposons, et la qualité critique d’un raisonnement effectivement produit, ici, maintenant, face à un problème particulier, dans une situation particulière.

Cette distinction a une conséquence importante : l’esprit critique serait bien moins une caractéristique générale des personnes qu’une propriété de certains de leurs épisodes cognitifs, dans certaines situations. Demander « cette personne a-t-elle de l’esprit critique ? » devient alors une question beaucoup trop générale. Il faudrait plutôt demander : « dans quelle mesure, à quelles conditions et dans quelles circonstances cette personne parvient-elle à faire preuve d’esprit critique ? »

Ce déplacement invite aussi le milieu sceptique à se méfier de l’identité flatteuse du « penseur critique » : appartenir au bon milieu ne confère manifestement aucune immunité particulière (bon, l’approche empirique nous en prévenait déjà) …

Une (brillante !) idée… qui ne résout rien

So… Calm the fuck down, bro.

Dire que l’esprit critique est une propriété émergente ne nous dit pas ce qui permet de l’identifier. Cela ne nous fournit pas non plus une échelle permettant d’attribuer une note d’esprit critique à un raisonnement. (Et calm down aussi sur les doubles négations, tant qu’on y est.)

Vous aurez peut-être remarqué que, dans ma définition (« …et articulées de façon appropriée dans une situation donnée… »), les mots « de façon appropriée » font un boulot assez considérable. « Appropriée ». Et hop.

Et non, ça ne règle pas davantage la question normative : pourquoi considérer telle mobilisation du doute, des preuves, des connaissances ou de la contradiction comme meilleure qu’une autre ?

Bref, dire « émergent ! » ne fournit pas d’explication magique : reste à comprendre comment ces capacités et dispositions interagissent, se compensent ou se contrarient pour produire quelque chose qu’on jugera critique.

J’ai donc déplacé le problème sans, évidemment, le résoudre. Mais ce déplacement me semble malgré tout intéressant : il oblige au moins à regarder moins l’inventaire des outils disponibles que la façon dont ils fonctionnent ensemble, ici et maintenant. Comme pour l’équilibre, posséder toutes les pièces ne suffit pas à tenir debout.

J’étais quand même vachement content de mon idée

À ce stade, j’étais joie. Libération de je ne sais pas trop quoi dans le cerveau, mais sensation jubilatoire d’avoir débloqué quelque chose… Hélas, comme la divine praluline, ça n’a pas duré bien longtemps.

Parce que j’ai fait ce qu’il convient de faire quand une idée nous paraît originale : vérifier si quelqu’un ne l’aurait pas déjà eue. Et évidemment, c’était le cas.

En 2025, Elizabeth Ismail a soutenu à l’université de Windsor une thèse intitulée Complexity and Critical Thought: Inference at the Edge of Chaos.

Dans le résumé de sa thèse, le point de départ est remarquablement proche : elle propose de repenser la pensée critique non comme un ensemble fixe de compétences et de dispositions, mais comme un phénomène émergent au sein d’un système complexe et adaptatif d’inférence. Son travail mobilise, à en juger par ce résumé (je ne ferai pas semblant d’avoir déjà lu sa thèse, ok ?), les systèmes complexes, l’auto-organisation, la dynamique de l’inférence, la « criticalité inférentielle »… (Revenez !)

Je n’ai donc manifestement pas découvert une nouvelle théorie de l’esprit critique entre deux chevauchées de Rola-bola.  Merdum ! (Oui, je m’exprime aussi parfois en latin.)

Mais à la réflexion, ça me réjouit. Je n’ai aucune ambition académique, et ne mène de toute façon aucun travail dans ce cadre. Mais cette découverte change la situation : mon intuition n’est plus seulement une analogie de vulgarisateur content de sa trouvaille (les pires), entre une planche d’équilibre et l’esprit critique. Une (vraie) chercheuse avait déjà développé, dans un cadre théorique autrement plus élaboré, une proposition étonnamment voisine. Ça ne prouve évidemment pas qu’elle soit juste. Mais ça me donne une excellente raison de continuer à la creuser (et d’oser vous en parler, pour tout dire).

Et puis le cheminement reste carrément amusant. Il redonne aussi une place très sympa à l’intuition : je fais de l’équilibre un fil conducteur de mon spectacle → je découvre chez Bunge que l’équilibre constitue un exemple simple de propriété émergente → associant déjà l’esprit critique, et surtout le scepticisme, à une forme d’équilibre, j’ai l’intuition qu’il pourrait lui-même être pensé comme une propriété émergente → je découvre qu’une chercheuse vient précisément de consacrer une thèse à une conception très proche.

Je ne sais pas encore jusqu’où cette représentation peut être poussée, ni si le vocabulaire de l’émergence apporte réellement quelque chose de plus que celui de la compétence et des dispositions. Et cette histoire me ramène aussi, par un autre chemin, à la cognition incarnée.

(Cf. l’embodiment, clin d’œil à Albert Moukheiber, qui m’a initié à cette approche qui continue de me travailler également. Compte tenu de ce que je fais avec le jonglage et l’équilibre, je n’ai presque pas le choix !) [Edit : il m’a fait un retour sur ce billet, voir addendum (1) ]

Pour conclure (et résumer)

Au fond, l’intérêt de cette façon de voir n’est donc pas seulement de rappeler cette banalité : posséder de bons outils ne garantit pas qu’on s’en serve bien. Le déplacement est un peu plus radical (« ontologique », dirait un certain professeur de philosophie et néanmoins copain. La bise, Florian Cova !). Il consiste à changer le statut que l’on donne à l’esprit critique : non plus quelque chose qu’une personne posséderait, sous la forme d’un stock de compétences et de dispositions, mais une propriété susceptible d’émerger (« ou pas ! ») lorsque différentes ressources s’articulent dans une situation donnée.

Cela change aussi l’unité sur laquelle on porte notre attention. On ne demande plus seulement quelles qualités possède quelqu’un, mais ce qui se passe dans tel épisode cognitif, dans tel contexte, et ce qui permet ou empêche l’apparition de cette qualité que nous appelons « esprit critique ». Cela rend immédiatement plus compréhensible qu’une même personne puisse être remarquablement critique sur un sujet et beaucoup moins sur un autre, ou à deux moments différents.

Et ça déplace forcément les questions d’enseignement et d’évaluation : développer les compétences et les dispositions reste essentiel, mais leur simple addition ne constitue peut-être pas davantage l’esprit critique que l’addition d’une planche, d’un rouleau et d’un jongleur ne constitue l’équilibre.

Je n’ai donc pas trouvé une nouvelle définition opérationnelle de l’esprit critique. Mais peut-être une façon un peu différente (et, j’espère, féconde) de demander où il faut le chercher.

Romain Meunier (02/09/2026)

PS : Et l’IA, ÉVIDEMMENT.

Difficile, en 2026, de s’intéresser à l’émergence sans penser aux intelligences artificielles. Une partie des débats actuels porte précisément sur les capacités ou comportements qui apparaissent à l’échelle de systèmes très complexes sans avoir été explicitement programmés comme tels : performances de raisonnement, généralisation, stratégies inattendues… et parfois comportements (très) indésirables. On entend ainsi beaucoup parler de « capacités émergentes » des grands modèles de langage, même si le terme est évidemment discuté et ne recouvre pas exactement l’émergence au sens où il en est question ici.

Bref, comprendre comment des propriétés ou comportements nouveaux peuvent apparaître à l’échelle d’un système est aussi devenu une question très concrète de compréhension ET DE SÉCURITÉ (hurla-t-il) des IA.

Et peut-être matière à un autre billet ! [Jeez, here we go again: CALM THE FUCK DOWN! Tu n’en as ni le temps, ni tellement le niveau. Amha.]

PS 2 : tout fan que je sois de l’évaluation par les pairs (en vrai, avec des réserves, et dans le cadre de la production scientifique), ce billet n’a été relu par personne d’autre que moi avant sa publication. Je ne voyais pas bien à qui faire perdre du temps en cette période de rentrée. Je sais : c’est presque aussi casse-gueule que de monter sur une planche. Mais ce n’est qu’un billet de blog (dont j’ignore fondamentalement ce qu’il vaut, l’exercice étant inédit pour moi), et l’avantage est que je pourrai le corriger en fonction des éventuels retours.

Donc si vous voyez une erreur, une faille ou une objection sérieuse : je prends.


Remonter tout là-haut

Et justement. [Edit du 04 septembre 2026]

Addendum (1) (ou )

Émergence ou simple addition ?

Après lecture de ce billet, Albert Moukheiber m’a fait une remarque qui mérite clairement d’être ajoutée ici. [thx bro. Spoiler, tiens : vous le retrouverez comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]

Bon, déjà, il m’a rassuré sur un point : l’idée lui semble plutôt bonne pédagogiquement pour mon spectacle. Ouf (et lui-même apprécie le concept d’émergence, dont il a pas mal parlé dans son livre Neuromania).

Albert résume ainsi quatre grands piliers qui reviennent dans la littérature sur le raisonnement critique :

  1. Connaître les biais/fallacies/argumentation
  2. Avoir une bonne réflexivité (contrôle métacognitif)
  3. Avoir de bonnes attitudes et aptitudes (humilité, ouverture d’esprit, flexibilité mentale…)
  4. Avoir une bonne compréhension épistémique du sujet auquel on applique 1-2-3

Bref, avant même que quoi que ce soit « émerge », y’a déjà du monde sur la corde à linge.

Dès lors, une question se pose : est-ce qu’on a affaire à une propriété émergente, ou simplement à l’addition (éventuellement complexe, avec rétroaction, précise-t-il) de plusieurs composantes ?

Albert prend ensuite l’exemple classique (pris aussi par Mario Bunge) d’un embouteillage : aucune voiture prise isolément ne possède la propriété « embouteillage ». Celle-ci n’apparaît qu’au niveau de l’ensemble. À l’inverse, dans le cas de l’esprit critique, chacune des « briques » mentionnées possède déjà quelque chose qui relève du raisonnement critique.

Peut-être n’ai-je donc fait que rebaptiser leur combinaison ? Flûte : l’objection est bonne. Parce qu’elle oblige à préciser ce qu’il faudrait montrer pour que le mot « émergence » apporte réellement quelque chose.

Bref, quand les doutes émergent, les joutes… et merde !

Et pour les mordus de contrepèterie, je vous laisse celle-ci en rab :
« Tu doutes, émerges en vain, avances. »

Ma réponse

J’inscrivais mes réflexions dans le prolongement de la conception de l’émergence selon Mario Bunge (tous n’en ont pas exactement la même). Or pour lui, une propriété émergente n’exige pas, je crois, que les composants ne possèdent rien qui ressemble à la propriété globale. Il suffit que la propriété considérée elle-même n’appartienne à aucun des composants pris séparément.

(Il est super, Mario.)

C’est d’ailleurs, je crois encore, manifeste dans un exemple d’émergence que Bunge donne lui-même : la validité d’un argument. Les propositions qui composent un argument possèdent évidemment déjà des propriétés logiques pertinentes. Pourtant aucune proposition isolée n’est, à elle seule, un « argument valide ». La validité appartient à leur organisation en système. Même chose pour la consistance d’une théorie, ai-je compris.

Sauf que bon : ça ne sauve pas encore mon hypothèse (et c’est là que l’objection d’Albert reste entière). Si l’esprit critique peut être efficacement décrit comme une somme complexe : compétences + connaissances + dispositions + métacognition, alors parler d’émergence ajoute probablement surtout un joli mot.

L’idée que je propose est, je crois toujours (oui, je suis un homme de foi), un peu plus exigeante. Le point décisif ne serait pas juste que ces ressources interagissent entre elles (Albert envisage d’ailleurs explicitement des interactions et même des rétroactions), mais que la qualité critique même ne serait une propriété d’aucune de ces briques. Elle qualifierait l’épisode cognitif organisé dans son ensemble, lorsque ces différentes ressources sont effectivement mobilisées et articulées d’une certaine manière.

(Note : à l’origine, j’avais même ajouté « situé » après « épisode cognitif », avant de l’enlever parce que je trouvais ça un peu jargonnant et que peu de lecteurs verraient ce que je voulais dire par là. Bah figurez-vous qu’Albert me l’a réintroduit [et je refuse d’exploiter le potentiel humoristique de cette formulation] en parlant de disposition située.)

Les mêmes ressources, présentes chez la même personne, pourraient ainsi produire un raisonnement très critique dans une situation et beaucoup moins dans une autre, selon leur mobilisation, leurs interactions, le contexte, les enjeux, l’état émotionnel, etc. Autrement dit, il ne suffirait pas de montrer qu’il faut plusieurs ingrédients, ni même qu’ils interagissent. Il faudrait que « faire preuve d’esprit critique » soit bien une propriété du système en fonctionnement, et pas simplement une façon de résumer la liste de ce qu’il contient.

Et dans ce cadre, le contexte social, l’environnement ou encore l’état corporel et émotionnel ne seraient peut-être pas simplement des briques supplémentaires à ajouter à la liste : ils feraient partie des conditions dans lesquelles le système fonctionne. Voire, selon la façon dont on en définit les frontières, du système lui-même.

Bref, mon billet ne démontre évidemment rien. Il dit juste : tiens, et si on regardait le problème comme ça ? Le retour d’Albert (on dirait un titre de film) permet surtout de poser beaucoup plus clairement le vrai test : émergence véritable, ou simple combinaison complexe de briques déjà critiques ?

Je trouve que ça améliore franchement la question. Et c’est exactement pour ce genre de retour que j’ai ajouté un PS 2.

Donc merci, Albert ! 🙂


À suivre !


Remonter tout là-haut

Ça n’a pas traîné. [Edit du 05 septembre 2026]

L’ami Antonin Atger a également eu la délicate attention de tout lire et de m’en faire un petit retour. Enfin, la délicate attention, il faut le dire vite (« ladlictatassion » ?). S’il a bien apprécié le billet, il n’a pas pu s’empêcher de m’embêter avec une question embêtante (enfin, je suppose l’intention malveillante, mais on n’est pas à l’abri qu’il ait juste voulu être constructif, hein !) :

Et un moteur, sinon ?

[Fun fact, d’ailleurs : vous le retrouverez AUSSI comme contributeur d’Un sceptique bien entouré, Tome 2]


Addendum (2) (ou )

Quid d’un moteur ?

Pourrait-on y assimiler l’esprit critique ? Est-ce que le concept d’émergence aurait encore du sens dans ce cas ?

Je lui ai machinalement promis que j’allais y réfléchir. Je n’aurais pas dû, ça m’a encore entraîné bien plus loin que prévu. (Tiens, d’ailleurs : je promets de ne plus jamais tenir mes promesses.)

Mais d’abord : l’émergence de quoi ? Spontanément, on pensera ici au mouvement (d’une voiture, par exemple). Car aucune de ses pièces, prise isolément, ne fait évidemment avancer la tuture. Il faut les assembler et les faire fonctionner ensemble pour que le mouvement surgisse. Alors, peut-on en déduire qu’il s’agit d’une propriété émergente ?

Halte-là, pas si vite, Antonin ! On est en zone 30, ici. Papier du véhicule et mains sur la tête ! Et c’est quoi ce petit sachet qui est tombé de votre poche, mon garçon ?

Car à ce compte-là, nous serions littéralement entourés de propriétés émergentes. Une paire de ciseaux découpe, alors qu’aucune de ses deux lames n’y parvient seule (pinaillez pas, vous voyez l’idée), une montre donne l’heure alors qu’aucun de ses rouages ne la connaît, etc. Dès qu’un assemblage produit quelque chose qu’aucun de ses éléments ne fait isolément, il faudrait parler d’émergence ? Tss, le concept perdrait illico tout intérêt. Et ce serait bien dommage pour moi. Mais bon ok, on dirait un peu un cousin de l’argument par la conséquence qui ne vous convaincra sûrement pas.

Reste qu’un moteur, C’EST PAS PAREIL que l’équilibre ! C’est un assemblage mécanique, et c’est son but, de mettre titine en mouvement. Bref, ce n’est pas une VRAIE émergence !

Pas convaincu ? Fair enough. Là, ça rappelle beaucoup le sophisme du vrai écossais :

  • Tous les majordomes écossais s’injectent du whisky pour se détendre ! [Adaptation libre personnelle de l’exemple classique]
  • Mon majordome est justement un majordome écossais, et je te garantis qu’il ne s’injecte rien pour se détendre, en tout cas certainement pas du whisky !
  • Alors ce n’est pas un VRAI majordome écossais.

Le fait que la propriété obtenue soit voulue ne suffit pas à rejeter l’idée d’émergence. Pas plus que le fait que ce soit Antonin qui la suggère (ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque, hein). D’ailleurs, vous me répondriez que quand je suis moi-même en équilibre sur ma planche, c’est aussi une propriété voulue.

Nan, il faut chercher plus loin. Même s’il est déjà 1h30 du matin…
(Au fait, je t’ai remercié, Antonin ?)

Résultant ou émergent ?

Bon, j’ai une bonne piste : il existe justement une distinction ancienne entre propriétés résultantes et émergentes (distinction formulée explicitement par G. H. Lewes dès 1875. Je vous laisse creuser ça à la petite cuillère : https://iep.utm.edu/emergence/).  

Dans le sens qui m’intéresse ici, et très grossièrement, une propriété résultante peut être comprise à partir de ce que font les différentes parties et de la manière dont leurs effets se composent. Une propriété émergente appartient davantage au fonctionnement collectif du système et aux interactions entre ses éléments (plus systémique, kwa).

Je dis « grossièrement » parce qu’à partir du moment où on essaie de mieux comprendre sérieusement ce qu’est l’émergence, les choses deviennent vite très, très corsées. Amusez-vous donc à lire ça, POUR VOIR : https://academic.oup.com/pnasnexus/article/5/2/pgag010/8429832.

Punaise, je savais le sujet complexe, mais j’ignorais à quel point. Je me suis retrouvé devant des questions d’irréductibilité, de niveaux de description, de coarse-graining (« WTF », comme disent les anciens jeunes), d’émergence faible ou forte et de plusieurs autres choses dont je ne suis même pas certain d’avoir correctement compris le nom. À ce stade, il convient d’admettre ses limites : je ne trouverai pas une caractérisation formelle de l’émergence. Tant pis pour elle.

Mais reprenons. D’autant qu’il est déjà 3h10 (merci encore).

Le mouvement d’un moteur ressemble plutôt à une propriété résultante. Une pièce bouge, en entraîne une autre, qui en entraîne une autre, et l’on peut suivre la chaîne mécanique qui conduit au mouvement final.

La température donne déjà une bien meilleure intuition de ce qu’on peut entendre par émergence. Une particule possède une vitesse, une énergie, une quantité de mouvement, mais elle ne possède pas à elle seule « la température du gaz », qui ne prend un sens qu’à l’échelle d’un ensemble de particules et de leur comportement collectif (sans compter que prendre la température d’une particule serait techniquement très complexe, puisqu’elles sont vraiment dotées d’un tout, TOUT PETIT trou du cul [oui bah il est 3h50, hein]).

Résonance ?

Mais… le moteur pourrait bien fournir un exemple plus intéressant que le mouvement qui en résulte. À certains régimes, un moteur peut voir apparaître des phénomènes de résonance, avec des vibrations particulières et fortement amplifiées. Comme la célèbre résonance torsionnelle du vilebrequin, par exemple (en vrai, j’ai trouvé ça sur Internet, j’saurais même pas reconnaître un vilebrequin si je le croisais à Carrefour).

Là, cette vibration ne se résume pas à une transmission de mouvement d’une pièce à l’autre, comme celle que le moteur est conçu pour produire. Elle dépend de l’état de l’ensemble du système et de son régime de fonctionnement.

L’équilibre ressemble finalement beaucoup moins au mouvement du moteur qu’à cette vibration. Il n’est pas transmis du rouleau à la planche, puis de la planche au jongleur. Il existe dans les ajustements permanents entre les trois, dans leur dynamique commune.

En creux

Mais peut-être serait-ce plus simple à comprendre en l’abordant en creux ? Plutôt que de se demander comment une propriété émerge, et si on regardait ce qui se passe quand elle disparaît alors que tous les éléments dont elle semblait émerger sont toujours là ? (Youhou, vous aussi, vous êtes toujours là, les copains ? Qui veut un café ?)

Et donc : qu’est-ce qui se passe quand je perds l’équilibre ?

Le rouleau continue à rouler, la planche à plancher et le jongleur à se dandiner, de façon un peu plus ridicule encore, certes, mais tous les éléments du système sont encore là, avec leurs propriétés et leurs capacités propres.

Pourtant, PAF, l’équilibre, lui, A PU LÀ !

De même, le moteur de ta bagnole moche ne perd aucune de ses pièces en sortant du régime où apparaissait cette vibration particulière. Pourtant, celle-ci s’atténue ou disparaît.

Et c’est sûrement ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire (mais j’ai tendance à toujours trouver que le plus intéressant est, COMME PAR HASARD, l’idée à laquelle je suis en train de m’intéresser). Si l’esprit critique est une propriété émergente, il ne faudrait pas seulement demander comment il peut apparaître à partir de connaissances, de capacités de raisonnement, de doute, de métacognition, d’inhibition, de curiosité ou de tout ce que nous décidons d’y mettre et que je commence à en avoir ras le pompon de répéter. Il faudrait aussi pouvoir comprendre comment il peut disparaître alors que tout ce qui l’a permis semble encore là.

Quelqu’un peut conserver ses connaissances, savoir vérifier une source, connaître les biais cognitifs, être parfaitement capable de raisonner avec rigueur… (TG !)  et ne pas le faire dans une situation donnée. Pourquoi ? Ses « pièces » fonctionnent toujours. Mais le régime global, LA VIBRATION que nous appelons esprit critique n’apparaît plus !

Note : pour rejoindre ma secte, soutenez-moi sur Tipeee !
Merci, votre don vous sera rendu au centuple (vibratoire). 

Évidemment, que toutes les “pièces” connues soient encore là ne prouve rien non plus : il peut toujours nous manquer une variable importante que nous n’avons pas identifiée. Bref, tout cela ne suffit pas à « démontrer » que l’esprit critique serait une propriété émergente. Et plus je creuse la littérature disponible sur l’émergence, moins j’ai envie de… Eh bien, creuser la littérature disponible sur l’émergence (en même temps, il est 4h40).

Alors, émergent ou pas ?

Ces réflexions permettent au moins de déplacer le regard (mais je crois que je me répète là aussi). À défaut de savoir si l’esprit critique est réellement une propriété émergente, l’hypothèse m’aura au moins permis de passer de « de quoi est-il fait ? » à « pourquoi surgit-il parfois ? », voire, donc, à « BORDEL, mais où est-il passé ?? »

Sur ce, je vous laisse : le coq chante. (Merci encore, Antonin !)


[Edit du 07 septembre 2026]

Addendum (3) (ou )

L’« émergence », so what?

Ce billet et ses deux premiers addenda (j’ai prononcé ce mot devant ma femme et elle m’a jeté un caillou) fraîchement publiés, j’ai reçu un sympathique retour à chaud de Gérald Bronner via un commentaire sur Facebook. Il touche directement à des questions que je laissais ouvertes (de toute façon, je les ferme rarement, je préfère aérer).

Il partage bien sûr l’idée selon laquelle l’esprit critique ne constitue pas un capital que l’on posséderait une fois pour toutes.

Jusque-là, on ne devrait pas déclencher beaucoup de controverses, et on n’est même pas bien loin d’enfoncer une porte ouverte (oui ben ça aère aussi, hein). Aucun scoop : connaître les biais cognitifs, savoir reconnaître un sophisme, connaître le sujet, comprendre un peu les statistiques et les principes de la démarche scientifique… ça ne garantit rien : ça peut permettre.  (Figurez-vous, et c’est très vexant, que nos biais cognitifs ont fort peu de respect pour les fiches pédagogiques consacrées aux biais cognitifs.)

Mais Gérald ajoute : « Renvoyer à la notion de “propriété émergente” demande encore à être démontré : il faut montrer ce que ce concept explique de plus que l’interaction contextualisée de compétences cognitives et métacognitives déjà identifiées ».

En résumé : qu’est-ce que le recours à l’« émergence » nous apporte concrètement ?

Et en résumé, résumé : « Cool story, bro. ET DONC ? » 

L’interaction des nombreuses capacités et dispositions en jeu peut déjà produire des comportements très différents selon les situations, sans qu’il soit forcément utile de postuler quoi que ce soit de plus.

Dans ce billet, l’émergence est une hypothèse de travail. Peut-être même une charrue qui attend ses bœufs (sans vouloir être désobligeant pour les personnes qui m’en font des retours, hein).

Dans une acception faible, parler d’émergence revient juste à dire que l’organisation et l’interaction de différents éléments peuvent faire apparaître une propriété que ces éléments ne possèdent pas séparément. Rien de bien audacieux.

Alors ? Quel intérêt ?

Le concept d’émergence permet-il de mieux décrire les conditions dans lesquelles l’esprit critique se manifeste ? De produire des hypothèses ou des prédictions différentes ? D’en penser autrement l’apprentissage ? Si la réponse est non, ça risque surtout d’être un concept séduisant posé sur ce que nous connaissons déjà… voire une façon de donner un vernis plus savant à une idée devenue trop commune à notre goût.

Gérald Bronner voit au moins un aspect fécond dans cette approche : ne plus penser l’esprit critique comme une simple boîte à outils. Si celui-ci dépend beaucoup de la manière dont « tout interagit », alors l’enjeu pédagogique, au-delà des outils, devient de comprendre comment et pourquoi nous les mobilisons (« Ou pa. », répondit l’ado).

C’est notamment l’un des sujets sur lesquels il travaille, en proposant à la Sorbonne une Université populaire de la rationalité et de l’esprit critique.

Bref : le sujet de l’esprit critique ne gagnerait rien à l’apparition d’une nouvelle idée reçue sur l’esprit critique. Si l’émergence doit être utile, il faut se retrousser les manches et lui faire produire un peu plus que son joli nom.

Et JUSTEMENT…

Addendum (4) (ou )

Émergent, mettons. Mais émergent de quoi ?

Au même moment, Stéphane Salmons m’a adressé un autre retour, très complémentaire.

Il est particulièrement bien placé pour relever les libertés que je pourrais prendre avec Mario Bunge : il a notamment traduit en français Ontologie I – L’agencement du monde et Ontologie II – Un monde de systèmes, les volumes 3 et 4 du Traité de philosophie fondamentale (en cours). Le second consacre précisément une partie de son développement aux systèmes, aux niveaux et à « l’assemblage et l’émergence ».

Bonne nouvelle : il estime que j’ai correctement compris ce que Bunge entend ici par « émergence ». Je n’ai donc apparemment pas complètement utilisé Bunge comme décoration philosophique.

Mauvaise nouvelle : ça ne me dispense pas de faire mes devoirs. Car si l’on prend réellement au sérieux la conception de Bunge, il manque quelque chose de fondamental : définir le système dont l’esprit critique serait une propriété émergente.

Bref : une propriété émergente, ok, mais une propriété de quoi ? Qu’est-ce qui la possède ? Le cerveau ? L’individu ? L’individu dans un certain environnement ? Un groupe ? Un système social ? (Vous le sentez, le mot « ontologique » tapis dans l’ombre, prêt à me sauter dessus ?)

Dans le cadre systémiste de Bunge, la question n’est pas secondaire : une propriété émergente est toujours la propriété d’un système donné. Stéphane Salmons m’encourage à creuser le modèle CESM, qui invite à caractériser un système par sa Composition, son Environnement, sa Structure et son Mécanisme.

Même sans remplir directement les quatre cases, cela aurait dû m’obliger à mieux préciser ce que j’essayais de décrire.
(J’entends bien, mais j’en étais à « émergence » dans le dictionnaire de Bunge. L’« Environnement » du CESM était juste après. J’y peux rien si l’alphabet est mal fait, hein.)

Pauvre de moi, qui avais naïvement prévu de finir ce billet un jour.

Et en plus, plusieurs niveaux peuvent coexister… Stéphane prend l’exemple d’une étendue d’eau : on peut la considérer au niveau des atomes, des molécules, des mouvements collectifs du fluide, etc. Ces systèmes et leurs propriétés ne s’excluent pas : ils se situent simplement à des niveaux différents (et paf, « ontologique » bondit !)

Pour l’esprit critique, on pourrait de la même manière distinguer ou imbriquer plusieurs niveaux : neuronal, cognitif, psychologique, social…

Ce qui fait apparaître une question que mon billet abordait à peine : l’esprit critique est-il seulement une propriété individuelle ?

Après tout, nous ne raisonnons jamais dans un vide social.

Nous échangeons des informations, nous faisons confiance à certaines sources, nous sommes contredits (parfois, MÊME, sur Facebook), nous utilisons des institutions et des procédures collectives destinées précisément à corriger certaines de nos erreurs individuelles.

Une communauté scientifique, par exemple, peut produire des connaissances plus robustes sans que chacun de ses membres soit individuellement exemplaire à chaque instant (ni même tout court…). Un groupe peut également, à l’inverse, renforcer collectivement des croyances erronées que chacun de ses membres aurait peut-être eu moins de raisons d’adopter isolément.

Il devient donc envisageable que ce que nous appelons « esprit critique » mette en jeu plusieurs systèmes, plusieurs niveaux et peut-être plusieurs phénomènes d’émergence à distinguer, plutôt qu’une mystérieuse compétence cachée quelque part « dans mon cerveau ».

Mais Stéphane Salmons ajoute une autre remarque importante : le caractère émergent ne saurait évidemment suffire à caractériser l’esprit critique. Bon, je n’avais pas prétendu (ni pensé) que l’émergence constituait LE critère distinctif de l’esprit critique. Mais à la lecture du billet, le raccourci n’est pas impossible. La précision est donc bienvenue.

 Il me dit : « si cette approche est pertinente pour l’esprit critique (et je pense qu’elle peut l’être), elle peut l’être aussi pour d’autres processus psycho-sociaux de haut niveau, comme l’adhésion à une idéologie »

(« et je pense qu’elle peut l’être » : il ne se mouille tellement pas qu’on dirait moi !)

Une adhésion idéologique pourrait donc elle aussi être considérée comme émergente.

Et pourquoi pas d’autres croyances collectives ? L’émergence ne nous dit donc pas encore pourquoi telle organisation produit quelque chose que nous qualifierions d’« esprit critique » et telle autre quelque chose que nous qualifierions plutôt de… groupe Facebook.

Le problème devient alors encore plus intéressant. Il ne suffit plus de demander quels ingrédients composent l’esprit critique, ni même de constater que leur réunion peut produire quelque chose de nouveau. Il faut aussi s’intéresser aux systèmes concernés et aux différents niveaux auxquels ces propriétés apparaissent.

Et cela rejoint finalement la question posée dans l’addendum précédent.

Avec Gérald Bronner : que gagne-t-on à parler d’émergence ?

Avec Stéphane Salmons : si nous voulons en parler sérieusement, de quel système et de quelle émergence parlons-nous ?

C’est peut-être ça, l’esprit critique : chercher des réponses, mais trouver des questions. Repartir plus chargé qu’en arrivant. Un peu comme quand tu passes voir tes parents.

Reste à déterminer si les trois barquettes de plats en sauce avec lesquelles tu repars constituent une propriété émergente du système toi + parents + voiture + trajet retour, à quel niveau ontologique se situe le gratin, et ce qui change lorsqu’il devient, le lundi midi, une gamelle réchauffée en milieu professionnel.

Addendum (5) (ou )

Ah, on me signale du plus concret dans l’oreillette ?

À peine les deux remarques précédentes digérées, un ami m’envoie à son tour sur une belle piste (appelons-le « Oli ». L’anonymat lui évitera au passage d’être tenu responsable de ce que je vais faire de son idée. Et peut-être aurai-je l’occasion de glisser « une tisane et Oli » quelque part).

Sa proposition a une grande qualité : elle revient enfin à une question très concrète.

Après Gérald Bronner, il fallait montrer ce que l’émergence expliquait de plus. Et après Stéphane Salmons, préciser de quel système elle émergerait. Oli propose alors une étape supplémentaire : que ferait ce système, concrètement ?

Il prend l’exemple de la confiance et de la méfiance, qui semblent être au cœur de l’esprit critique.

Une confiance excessive nous expose à la crédulité ; une défiance excessive peut rendre toute information, toute expertise et tout témoignage suspect (le solipsisme épistémologique nous fait même coucou au loin. Ne l’encourageons pas).

Pourtant, impossible de se passer de l’une ou de l’autre : nous devons pouvoir accorder notre confiance, comme la retirer.

L’esprit critique ne serait donc pas « la méfiance » plutôt que « la confiance », ni même une quantité idéale de chacune que l’on pourrait régler une fois pour toutes avec un petit curseur.

Il faudrait ajuster leur rapport à la situation. Constamment.

Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Retour à l’équilibre !

Pas un équilibre au sens d’une moyenne molle entre deux positions. Plutôt un équilibre dynamique entre plusieurs tendances qui sont utiles, voire nécessaires, mais qui deviennent contre-productives lorsqu’elles sont prises isolément ou poussées trop loin.

Et ça vaut, probablement, pour d’autres couples (qu’aucun conseiller conjugal ne pourra aider) : ouverture & résistance, suspension du jugement & décision, rapidité & prudence, autonomie & coopération…

Le système ne serait donc plus seulement une liste de compétences, connaissances, motivations et facteurs contextuels posés ensemble avec un « regardez, c’est vachement complexe ! » : il pourrait produire une propriété globale identifiable : un équilibre dynamique entre des tendances concurrentes. Une forme de régulation de ces tensions.

Autrement dit, il y aurait non seulement du pas assez critique, mais aussi du trop critique. L’objectif ne serait donc pas de maximiser une disposition particulière, mais de produire un ajustement qui nous permette de nous représenter le réel aussi correctement que possible malgré nos limites.

Et Oli propose même une façon de rendre cette hypothèse un peu moins vaporeuse. Il prend l’exemple d’une tornade : au-delà de l’analogie avec un phénomène émergent, son intérêt est surtout méthodologique. En partant du phénomène global, on peut tenter d’identifier ce qui est nécessaire à son apparition et ce qui ne fait que l’accompagner. Les mouvements organisés de l’air sont constitutifs de la tornade. Mais la poussière qui l’accompagne, elle, aussi spectaculaire qu’elle soit, est facultative.

Pour l’esprit critique, le défi serait semblable : quelles composantes et quelles interactions faut-il réellement pour que cet équilibre apparaisse ? Lesquelles peuvent disparaître sans que lui disparaisse ?

Et si cet ajustement n’est la propriété d’aucune de ces dispositions prise isolément, mais résulte précisément de leur interaction, alors on retrouve enfin l’hypothèse de départ : l’équilibre n’est peut-être pas seulement une métaphore pratique pour parler de l’esprit critique. Il devient lui-même un candidat concret à la propriété émergente du système.

L’apprenti bunguéen en moi jubile : on vient précisément de retomber sur le type de propriété systémique qui avait lancé toute cette histoire.

Ce n’est toujours pas une démonstration (ma charrue cherche encore tous ses bœufs) mais l’hypothèse devient plus substantielle. On ne dira plus seulement et vaguement « Plusieurs trucs interagissent de façon complexe ? Hop, ÉMERGENCE ! ».

On peut proposer plus précis : certains processus cognitifs, métacognitifs et sociaux pourraient interagir de façon à produire et maintenir un équilibre contextuel entre plusieurs tendances contraires nécessaires au jugement critique. Cet équilibre constituerait alors une propriété du système qu’aucun de ses constituants ne possède séparément.

Et là, le mot « émergence » ferait peut-être, enfin, davantage que rebaptiser ce que nous savions déjà.

Il faudrait évidemment encore identifier les éléments réellement nécessaires, leurs interactions, les mécanismes de régulation, le ou les niveaux concernés… bref, remplir un peu mieux les cases de Stéphane Salmons et répondre un peu plus à la question de Gérald Bronner.

Mais il y a quelque chose d’assez satisfaisant dans cette boucle : j’étais parti de l’équilibre comme exemple de propriété émergente pour me demander si l’esprit critique pouvait lui ressembler ; après quelques détours, on revient à l’hypothèse que ce qui pourrait précisément émerger… serait un équilibre.


Remonter tout là-haut

9 réponses

  1. Pratiquant en absolue dilettante « l’esprit critique », je ne me risquerai pas à émettre une opinion evaluative de ton billet… En revanche, je trouve très intéressant cette notion d’émergence et le fait que d’utiliser chacun des concepts (biais, recherche de sources, etc…) séparément n’est pas le gage de faire preuve d’esprit critique en toute circonstance.

    Ma mère me disait lorsque mon plat était « moche » que ce n’était pas grave et qu’il serait mangeable car il n’y avait que des bonnes choses dedans… ce n’est pas absolument faux mais cela reste passablement paresseux de ne se contenter que de ça.
    L’émergence d’une pensée critique me semble liée à paradoxalement une certaine introspection de soi, une évaluation de sa manière de réfléchir et des raisons qu’on a de le faire ainsi.

    Un autre exemple me vient alors que je rédige ces propos : depuis un moment, je suis les lives de critiques des religions et à plusieurs reprises, des apologetes montent débattre en utilisant les principes de l’esprit critique afin de parvenir à valider le bien-fondé de leur croyance (dans le jargon, ils sont appelés team PDF).
    Il s’agit assez clairement de détournement (volontaire ou non) des ingrédients de la pensée rationnelle pour rester dans son confort aveugle, de justifier son refus d’émergence d’un doute.

    Je ne sais pas si j’ai été suffisamment explicite ☺️ je me prête à un exercice avec lequel je ne suis pas habituée

  2. Je n’ai rien d’intelligent à ajouter mais je laisse une trace pour dire que j’ai tout lu ton billet (comme dirait Coluche, « j’ai tout lu Freud »). J’ai trouvé ça passionnant. Et bien écrit, avec cette humilité et autodérision qui te rendent si sympathique. Bon, là tout de suite (petite nuit, journée de 12h, pas encore mangé et relativement déshydratée), pas étonnant que rien d’intéressant en termes de retour « n’émerge » de mon commentaire puisque les ingrédients sont « carrément » (clin d’œil appuyé) absents… 😶🫥

  3. Je vais pas faire un addendum, mais j’ai vrai ment apprécié ces 10 minutes de réflexions, merci à tous! (C’est quoi le problème avec les pralulines, ça n’existe plus? Quel drame ce serait)

  4. Je dois te remercier pour ce billet, qui m’a permis de passer un très bon moment de remue-méninges, et c’est très agréable.
    Je ne sais pas dans quel mesure mon avis sera pertinent mais je pense en effet que l’analogie entre l’esprit critique et l’équilibre apporte une certaine dimension supplémentaire par rapport à d’autres approches, dans le sens où en effet, les seuls outils de la pensée critique ne suffisent pas à faire preuve d’esprit critique, et si cela peut parler à plus de monde, en terme de vulgarisation je pense que c’est très intéressant.
    Ensuite si on veut aller plus loin que de la vulgarisation, vu mon niveau dans ce domaine, je vais plutôt suspendre mon jugement.
    Il y a tout de même une pensée que je trouve très intéressante, c’est l’idée que l’esprit critique n’émergerai pas des seules composantes d’un individu, mais d’un groupe d’individus, qui serait alors les parties nécessaires à cette émergence.
    Et d’ailleurs j’en profite pour remercier tous les contributeurs des addendum, ainsi que des commentaires, qui ont mis à profit leurs propres réflexions, que tu a pu faire intéragir avec ton idée de base, pour la faire se mouvoir, la préciser, la raffiner et en faire quelque chose de plus grand, et encore plus intéressant qu’au départ. Finalement ce post lui même n’incarnerait-il pas ce type d’équilibre dans le résonnement, qu’on ne peut atteindre que dans l’intelligence collective ? Et même si ce que je dis ici est un peu téléphoné ou faux, il suffira que quelqu’un le fasse remarquer, pour améliorer encore la qualité de cette page !

    Bref merci à tout le monde, j’en veux plus souvent des lectures qui font du bien !

Laisser un commentaire