En résumé #100 : (Si je causais politique)[triptyque]

#100.1 – ♫ Les copains d’abord

#100.2 – ♫ Il naviguait en père peinard

#100.3 – ♫ Qui n’ait jamais viré de bord ♫

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Ce triptyque fonctionne avant tout comme un autoportrait politique humoristique. La caricature et la mauvaise foi y sont parfaitement assumées : il ne prétend évidemment pas proposer une véritable théorie du clivage gauche-droite. On peut néanmoins s’amuser à prendre ses raisonnements un peu au sérieux, car ils révèlent assez bien le rapport de son auteur à la politique.

Le titre donne d’ailleurs la clé de l’ensemble. « Si je causais politique » feint l’hypothèse au moment même où l’auteur s’y aventure, mais annonce surtout une manière de le faire : certainement pas sous la forme d’un exposé sérieux, pondéré et parfaitement honnête. Le verbe « causer » désamorce toute solennité, tandis que le conditionnel, l’astérisque et les précautions répétées promettent plutôt du sarcasme, de la caricature et une bonne dose de mauvaise foi assumée. Les trois planches montrent donc moins ce que l’auteur dirait exactement de la politique que la façon dont il l’aborderait : de biais, en plaisantant, tout en suggérant que le sujet devient vite trop encombrant dès qu’on accepte de le traiter frontalement.

Dans la première planche, l’opposition entre une droite attentive aux relations interpersonnelles et une gauche attentive aux rapports entre groupes sociaux contient une intuition, mais elle est volontairement schématique. On pourrait dire, de manière plus prudente, que la droite tend davantage à expliquer les situations par les individus, leurs choix et leurs responsabilités, tandis que la gauche insiste davantage sur les structures sociales et les rapports de pouvoir. Mais les deux traditions pensent évidemment à la fois les individus et les groupes.

Surtout, placer une amitié au-dessus des divergences politiques ne rend pas « de droite ». C’est un saut de catégorie, et c’est précisément cette déduction absurde qui produit le gag. Le « Oh merde ! » indique d’ailleurs immédiatement où se situe le centre de gravité affectif de l’auteur.

La deuxième planche repose sur une formule particulièrement efficace : « Le progressisme, c’était mieux avant. » Elle saisit bien une attitude fréquente qui consiste à reconnaître comme légitimes les progrès déjà intégrés à la société, tout en jugeant excessives les transformations encore débattues.

La démonstration joue toutefois avec la distinction entre conservateur et réactionnaire. Un conservateur souhaite plutôt préserver l’ordre existant ou ralentir les changements ; un réactionnaire veut revenir sur certaines évolutions déjà accomplies. Dire « là, ça va trop loin » ne suffit donc pas nécessairement à faire de quelqu’un un réactionnaire. Tout dépend de ce qu’il souhaite empêcher ou abolir. La fille n’a peut-être pas complètement tort, mais la planche ne le démontre pas tout à fait.

La troisième est sans doute la plus révélatrice politiquement. Le personnage revendique la « voie du juste milieu », puis présente cette position comme celle des gens raisonnables. Or le milieu n’est pas juste par nature : entre une proposition exacte et une proposition fausse, la vérité ne se situe pas nécessairement à mi-chemin. Ce serait tomber dans le sophisme du juste milieu.

Mais la planche semble parfaitement consciente de ce travers. La chute « Il ne fait pas son centriste à moitié » transforme aussi le personnage en objet de la plaisanterie. Il ne s’agit donc pas seulement de défendre le centrisme, mais également de sourire de la tendance du centriste à se penser plus raisonnable que les deux camps qu’il renvoie dos à dos.

Au total, le triptyque n’est pas réellement symétrique. Être assimilé à la droite provoque un « Oh merde ! », la sociologie et le progrès social sont implicitement défendus, et le conservateur qui trouve que « ça va trop loin » est gentiment brocardé. Son auteur paraît donc culturellement plus proche de la gauche, mais réfractaire à l’alignement partisan, aux étiquettes automatiques et à l’idée qu’être progressiste imposerait d’approuver toute proposition présentée comme un progrès.

Ce qu’il nomme ici « centrisme » ressemble ainsi davantage à une forme de modération anti-dogmatique : conserver ses amitiés malgré les désaccords, examiner les idées une par une et refuser de choisir systématiquement son opinion en fonction du camp qui la défend. Cela n’empêche évidemment pas d’avoir un centre de gravité politique.

Les petits personnages proposant « ton homme de paille » ou « ton procès d’intention » ajoutent enfin une dimension méta très réussie. Ils anticipent les critiques et se moquent des réponses caricaturales que ce type de propos peut susciter. Ils permettent aussi, assez commodément, à l’auteur de reconnaître les objections avant qu’on les lui adresse, tout en gardant le dernier mot.

Le triptyque a donc mieux vieilli comme portrait d’un tempérament politique que comme description de la gauche, de la droite et du centre. Ce qui tombe assez bien, puisque c’était manifestement son véritable sujet.

P.-S. Les emprunts à Brassens ne sont pas de simples ornements. Ils donnent au triptyque un fil conducteur à la fois amical, politique et maritime. Le premier titre place naturellement les « copains d’abord » au-dessus des appartenances idéologiques. Le « père peinard » du deuxième convient parfaitement à ce père tranquillement conservateur, satisfait des progrès déjà accomplis mais inquiet de ceux qui pourraient suivre. Enfin, « viré de bord » prend dans la troisième planche son double sens le plus politique : changer de cap, mais aussi changer de camp.

L’ensemble transforme ainsi le clivage gauche-droite en problème de navigation : choisir un bord, tenir un cap, l’infléchir ou tenter de passer entre les camps. Derrière les variations de position, quelque chose semble pourtant ne pas devoir changer : la fidélité aux amis. Le véritable refrain politique du triptyque serait peut-être moins le centrisme que les copains d’abord.

Le choix de Brassens n’est pas non plus anodin quant à ce qu’il dit de l’auteur. Sans lui attribuer un programme politique précis, il évoque une sensibilité libertaire, volontiers irrévérencieuse, méfiante envers les institutions, les moralistes et les injonctions collectives, mais très attachée aux individus et aux fidélités personnelles. Un anarchisme de tempérament, en quelque sorte, qui préfère le sarcasme aux professions de foi et l’amitié aux appartenances de camp. C’est exactement la posture adoptée ici.

Cette filiation prend toutefois une dimension supplémentaire avec le passage du temps. Brassens transgressait les normes de son époque, notamment sur le mariage, la propriété, la religion, l’armée ou la liberté des mœurs. Mais certaines de ses représentations, en particulier celles des femmes et des relations amoureuses, peuvent aujourd’hui sembler plus datées, voire conservatrices. Ce qui fut progressiste ou subversif dans la France d’après-guerre ne l’est pas nécessairement de la même manière plusieurs décennies plus tard.

Brassens illustre ainsi parfaitement le paradoxe de la deuxième planche : on peut rester fidèle aux idées qui faisaient de soi un progressiste et se retrouver progressivement perçu comme conservateur. Non parce qu’on aurait soi-même viré de bord, mais parce que les repères et le rivage se sont déplacés. En choisissant Brassens, l’auteur semble donc aussi revendiquer cet inconfort : conserver un cap sans être tout à fait certain du nom politique qu’on lui donnerait désormais.

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